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Publié le par Aryan France
֍ Aurore scripturaire
« […] Je ne connais personne de plus secret et de plus fortifié — comme on le dit d’une ville — que cet homme dont le nom de gloire est Delon. Mille assauts se sont brisés sur ses remparts et souvent les plus féroces. Mille sapes ont été creusées sous lui pour l’investir. Mille risques il a pris pour se défendre et refoncer, et je me disais — et je me dis encore — « Bon Dieu, cette fois, il va se faire avoir ! ». À ce jour, pourtant, ce joueur, même après les parties les plus dures, s’est toujours levé de table en vainqueur. Et je ne connais personne — mais tout ça va ensemble — de plus farouche et de plus solitaire. Capable de mutismes inouïs, de solitudes barricadées, de colères avalées qui n’explosent que pour retomber dans des silences bruts. Pas commode, l’ami. L’apprivoiser est un rude travail. Le dompter une tâche impossible. Reste qu’il peut donner le meilleur mais ce sera toujours dans un élan ; ou livrer une tendresse mais ce sera toujours comme s’il se défendait encore. De l’orgueil et de la volonté de puissance, à revendre. Mais, de la vanité, aucune, parce qu’il ne demande jamais rien aux autres mais tout à lui-même. Il s’est construit tout seul, à coups de contradictions, de volonté et de rage. »
— Jean Cau, dans un article du 11 octobre 1980 publié dans Paris MatchAlain Delon fut plus qu’un acteur : il incarna une forme de noblesse tragique qui traverse le cinéma français comme une ligne de force. Sa beauté, souvent commentée, n’était pas un ornement superficiel ; elle servait une présence hiératique, presque antique, qui rappelait les héros grecs — gracieux, confrontés à eux-mêmes, exposés au destin.
À l’écran comme dans la vie, il représentait l’homme qui se gouverne, accepte le conflit et ne s’excuse pas d’exister. Peu de mots, peu d’effusions, mais une constante incandescence mystique canalisée par une ascèse du jeu. Ses rôles évoquent tous la même chose — la solitude aristocratique, le dandysme, l’audace, la froideur stoïque, la violence maîtrisée et l’Amor Fati.
Son art repose sur la coïncidence parfaite entre l’être et l’apparence. Là où tant d’acteurs surjouent, Delon est. Si le cinéma lui permit d’endosser des masques, il resta toujours le même dans ses rôles, refusant de devenir un saltimbanque de conservatoire. Il comprit instinctivement que la vraie puissance n’a pas besoin de se proclamer. Cette sobriété rejoint une conception traditionnelle de la virilité : faire face, tenir son rang et assumer le poids de ses choix, même dans la chute.
Au cœur de la polis, il se revendiquait à contre-flot du consensus fade de son époque, mais c’est précisément cette intransigeance qui donne à sa trajectoire une cohérence morale, lui faisant accepter le prix de l’isolement plutôt que la compromission. Delon n’a jamais cherché ni mendié les dithyrambes universels, il souhaitait avancer seul, incorruptible, fidèle à ses serments, marchant droit dans ses bottes de croisade vers l’absolu.
À travers lui s’exprime le symbole d’une certaine masculinité — aujourd’hui épinglée comme « toxique » par les dégénérés cosmopolites : ni repentante ni nihiliste, consciente de la faute mais attachée à la grandeur sacrificielle, apparaissant comme une ancre invisible jetée dans l’océan du désordre.
ꑭ Symphonie de rafales rudimentaires
« [Je suis] fasciste, disons le mot. Je suis profondément anti-communiste, c’est tout. Dès qu’on dit quelque chose, on est étiqueté. Alors bon, je suis fasciste, si vous voulez, tant pis. »
— Alain Delon, dans son entretien du 17 janvier 1977 pour L’Express« Fasciste, moi ? Mais fasciste à l’espagnole, à l’italienne, à la française ? […] Si vous appelez « fasciste » le fait d’être anti-communiste, alors je suis fasciste. Mais s’il faut quelque chose de plus, alors non. »
— Alain Delon, dans son entretien du 9 mars 1982 pour El País« Tout le monde sait que je méprise profondément les communistes et que je n’ai pas de temps pour les socialistes. En bref, je n’ai plus d’utilité pour personne à gauche. »
— Alain Delon, dans son entretien du 12 avril 1984 pour Vendredi, Samedi, Dimanche (VSD)« Tout le monde le sait, j’ai toujours été un homme de droite. Je n’ai jamais renié mes origines. Je n’ai jamais renié mes sentiments. Alors que de la droite, je verse un peu à l’extrême-droite, c’est toujours la droite ! Soyons clair. »
— Alain Delon, sur le plateau du journal de 20 heures d’Antenne 2 le 16 mai 1984« Je suis de droite, par éducation familiale et par conviction anti-communiste. J’ai toujours été ouvert à toutes sortes de messages, mais je préfère ceux qui font avancer. »
— Alain Delon, dans son entretien du 13 avril 1995 pour TelvaNotre célébrité n’a jamais courbé l’échine devant l’air du temps. Donnant droit de cité à ses sensibilités réactionnaires, il avançait tel Le Guépard — bien plus proche du modèle Flakpanzer que de l’œuvre de Visconti —, fendant les boxons de la doxa établie avec la grâce suprême d’un prédateur, lacérant au passage les haillons du politiquement-correct. Tandis qu’il était d’usage — à « droite » — d’édulcorer ses convictions pour amadouer les tribunaux de la bienséance, Alain Delon, lui, optait pour une transparence si abrupte qu’elle ferait passer Papacito pour une majorette de défilés invertis.
Chaque phrase sonnait comme un uppercut, chaque sortie publique ressemblait à un duel dont il quittait l’arène sans jamais regarder derrière lui. Les indignations qu’il semait devenaient autant de trophées qu’il contemplait avec un sourire goguenard, récoltant les larmes de gauchistes dans son calice de victoire qu’il levait au milieu des décombres des certitudes adverses, après les avoir envoyés valser hors du tatami.
Alors que tant de procureurs auto-proclamés lançaient le fascisme en simple projectile lexical destiné à frapper tout contradicteur, Delon accueillait l’étiquette avec une indifférence marquée. Le scandale, chez lui, semblait moins subi que dompté. Malgré son amour de l’ordre, du sublime, du mérite, Delon n’était point fasciste — du moins pas sur le papier —, c’était un homme rétif aux chapelles, allergique aux orthodoxies, mû davantage par l’instinct que par les systèmes.
S’il lui arrivait de se prévaloir, avec une ironie provocatrice, des qualificatifs que ses détracteurs lui destinaient, c’était souvent parce qu’il avait compris qu’il n’existait pas de riposte plus déstabilisante que d’assumer, sur le terrain du verbe, les anathèmes dont on voulait le couvrir. Quand beaucoup se seraient dérobés et/ou justifiés, Delon préférait désarmer l’accusation en la poussant jusqu’à l’absurde, laissant ses adversaires se débattre avec leurs propres épouvantails.
Seulement, Delon était en réalité forgé dans un autre métal, boxait dans une catégorie — hélas — bien différente à l’instar de Rocco et ses frères. Il était l’expression d’une droite particulière qui nous est amplement étrangère : le gaullisme. Et pourtant, la manière dont il lui prêta chair n’en reste pas moins stupéfiante.
Son attachement dramatique — gardé comme un cap immuable — à l’héritage gaullien révèle un contraste saisissant. Car si l’homme professait cette allégeance — davantage sentimentale que partisane —, son tempérament semblait appartenir à une tout autre famille spirituelle. Delon obéissait à une éthique de la verticalité, en discordance avec les reniements, les accommodements, les calculs et l’esprit de concession dont le gaullisme s’est fait une spécialité.
La tragédie fut de voir cet homme nourri à la mystique gaullienne s’accrocher aux pans d’une « droite » parlementaire — définitionnelle d’une vraie gauche masquée —, croyant veiller sur l’ordre ancien alors même qu’elle en érodait les pierres. Plus qu’une foi politique, c’était le sergent d’un autre âge, un fils agenouillé devant la cendre d’une certaine idée de la France.
L’engagement de Delon n’avait rien d’un théorème : c’était un paysage intérieur, une religion de l’instinct, un portrait de famille arraché au temps et auquel il se pliait affectivement. Il se rangeait spontanément du côté de ce qu’il identifiait — à tort — comme le camp de l’autorité, de la continuité historique et du respect des héritages, sans toujours percevoir que cette fausse droite accompagnait, par son adhésion à la mondialisation des échanges et à la marchandisation croissante des rapports humains et de la culture, les mêmes dynamiques de dissolution qu’il dénonçait intuitivement sur les plans moral, culturel et civilisationnel.
C’est tout le secret de Delon : il possédait cette boussole intérieure qui indique spontanément le nord des civilisations, mais sa fidélité continuait de lui faire emprunter des cartes mensongères.
« […] Toute sa vie, ce gaulliste fidèle a été un résistant. Résistant à la gauche sartrienne dont il provenait ! Résistant à la connerie des hommes qui l’étouffait ! Résistant à l’argent-roi qu’il vomissait ! Résistant à l’impérialisme américain qu’il fustigeait ! Résistant à la Mitterrandie qu’il exécrait ! Résistant à la droite gestionnaire qu’il abhorrait ! Résistant à la décadence que le monde moderne engendrait ! »
— Alain Delon, dans sa préface pour le roman Le Candidat de Jean CauC’est en ces mots que Delon décrivait, à titre posthume, son ami et lieutenant d’atelier Jean Cau qui, après avoir été un temps dauphin de Jean-Paul Sartre, rompit brusquement avec l’intelligentsia judéo-marxiste — à laquelle il reprochait l’intellectualisme hors-sol qui détonnait farouchement avec ses racines populaires —, pour embrasser une ligne anarcho-gaullienne tout en regrettant la défaite du IIIᵉ Reich dont il chantait les louanges, et en flirtant avec la Nouvelle Droite pour laquelle il a beaucoup écrit (Cau était un néo-païen forcené doublé d’un dynamiteur des sacristies).
En esquissant ce portrait au vitriol de la « droite gestionnaire », Delon condamnait, sans peut-être en mesurer toute la portée, le camp auquel il avait pourtant constamment accordé ses suffrages. Il révélait, dans le même mouvement, que son imaginaire politique demeurait foncièrement étranger aux réflexes du libéralisme, s’enracinant bien plus dans le moule d’un nationalisme de troisième voie — fût-ce celle d’un imposteur érigé en général auquel l’acteur de Monsieur Klein croyait de bonne foi.
Le vote déconcertant de Delon pour des candidats timorés — de Valéry Giscard d’Estaing à Valérie Pécresse (en passant par Raymond Barre, Jacques Chirac, Nicolas Sarkozy, Alain Juppé, François Fillon) — pouvait traduire la conviction que, malgré ses réserves, il cherchait encore, derrière eux, la silhouette familière d’un État fort, gardien de l’ordre et dépositaire d’un âge grandiose dont il était nostalgique.
En dépit des proximités idéologiques, le Front National — fondamentalement anti-gaulliste — ne lui offrait pas le même enthousiasme et fut longtemps frappé d’un cordon sanitaire absolu ainsi que d’une impossibilité mathématique et politique de gagner une élection présidentielle. Pour Delon, prêter sa voix à celui dont il espérait qu’il pourrait encore infléchir le cours des événements et dresser une digue contre la gauche socialo-communiste était plus salutaire que de jeter son bulletin sur une force politique marginalisée et rejetée par l’arc républicain.
Mais, Alain Delon, nous l’avions vu, était un électron libre. Il n’était pas un homme de doctrine, mais de souffle et d’intuition, guidé par les tempêtes lyriques de Châteaubriand, Hugo et Musset. Tout en ayant projeté leur univers à l’écran, il s’identifiait à l’esprit d’écrivains d’après-guerre de droite anti-conformistes comme les Hussards qui partageaient avec lui une nostalgie désenchantée, la célébration de la distinction individuelle, le culte de l’honneur et du panache militaire, un classicisme esthétique, ainsi qu’une franche opposition à l’existentialisme sartrien.
Cette liberté de ton absolue qui fut l’une des signatures de Delon le conduisit naturellement vers une admiration intense pour Céline, en qui il percevait la manifestation d’un génie littéraire hors-norme, porté à son sommet par Voyage au bout de la nuit. Delon, qui venait lui-même d’un univers de rudesse, de rue et d’engagement militaire, fut sans doute sensible à cette révolution stylistique par laquelle Céline fit entrer dans la littérature la chair du langage : la parole populaire, l’argot, le souffle de la conversation et la violence nue des émotions humaines.
Car Delon partageait avec l’écrivain une certaine vision crépusculaire de l’existence. Habité par une sagacité parfois ténébreuse, une méfiance instinctive envers les illusions et une profonde amertume face à la nature humaine, il retrouvait chez Céline ce pessimisme radical, cette manière de regarder l’homme sans fard, débarrassé des grands discours et des faux-semblants.
La preuve la plus éclatante de son admiration pour Céline réside dans cette obsession qui l’accompagna pendant des décennies : porter Voyage au bout de la nuit à l’écran. Delon caressa longtemps le rêve d’incarner Bardamu, le protagoniste du roman, dont l’itinéraire — la guerre, l’errance, la désillusion et la marginalité — entrait en résonance avec certains aspects de sa propre jeunesse.
Ce projet, démesuré par son ambition et redoutable par sa portée artistique, ne vit pourtant jamais le jour. Adapter un tel monument de la littérature française relevait presque de la gageure : il fallait restituer à l’image une langue unique, une voix intérieure inimitable et une vision du monde d’une noirceur radicale. Aux difficultés purement cinématographiques s’ajoutait le poids de la controverse entourant Céline — effrayant les producteurs judaïsés jusqu’aux tréfonds —, qui rendait l’entreprise particulièrement délicate dans le paysage culturel et financier.
Signe ultime de son attachement à la mémoire de l’écrivain, Alain Delon entretint durant des années des liens de respect et d’amitié avec Lucette Destouches, la veuve de Céline, qui veilla sur l’œuvre de son mari jusqu’à sa mort en 2019. L’acteur lui a parfois apporté son soutien, saluant en elle la gardienne du temple d’un auteur qu’il considérait comme l’un des plus grands de l’Histoire de France.
ᛏ Odyssée intime
On ne saurait évoquer un mythe sans en sonder l’architecture personnelle. Alain Delon ne naquit pas dans le confort des destinées toutes tracées. Il fut trempé, comme l’acier, dans le brasier des épreuves que seule l’école de la vie sait imposer. Il grandit moins dans un foyer que dans les secousses d’une existence précoce. Sa jeunesse fut celle d’un enfant livré très tôt aux cahots de l’existence, entre ruptures familiales, errance et rébellion.
À seulement 4 ans, le divorce de ses parents fit voler en éclats sa sève originelle. Ballotté d’un cadre à l’autre, il fut confié à une famille d’accueil avant de connaître la discipline d’une pension. Le sentiment d’abandon, et la rancœur qu’il peut occasionner lorsqu’elle s’enracine dans une âme gouvernée par le thumos — cette volonté de puissance évoquée par Platon, et qui prédispose certains individus plus que d’autres — agit comme un révélateur.
Chez un tempérament hypersensible, ces blessures deviennent des déclencheurs, des mécanismes de survie par lesquels l’individu transforme le manque en énergie, et l’abandon en promesse de fidélité. Puisque personne ne veillait sur lui, le jeune Delon apprit à se veiller lui-même, en faisant de l’intégrité son armure et de la loyauté une valeur cardinale.
Très tôt, il fit l’expérience d’un monde mouvant où les attaches pouvaient se rompre. Face à l’instabilité, il forgea ses propres défenses : le silence devint un refuge, la distance une cuirasse, le retrait une façon de ne plus dépendre de ce qui pouvait lui être retiré.
Le thumos, par nature, tend vers l’affirmation de soi. Mais lorsqu’il se trouve filtré par une personnalité réservée comme celle de Delon, cet élan vital ne se déploie pas nécessairement dans l’expansion publique : il se métamorphose en quête d’un idéal romantique et nostalgique. Retranché du tumulte du monde, l’individu se construit alors un univers intérieur où s’abritent des valeurs héroïques, calquées sur un passé mythifié.
Cette réserve naturelle le pousse vers l’introspection et le détourne des bavardages superficiels. Chez Delon, l’énergie passionnelle ne se dispersait pas dans le jeu des apparences : elle se concentrait en profondeur, dans un monde intérieur où les convictions prenaient racine. La parole n’était donc pas pour lui un instrument de séduction ou de représentation, mais l’expression d’une vérité intime.
Quand la noblesse de caractère s’allie à un tempérament taciturne, elle engendre souvent une forme de franchise radicale, parfois perçue comme de la rudesse. Delon ne parlait pas pour occuper l’espace ; il rompait le silence avec parcimonie, et chaque mot semblait porter le poids d’une conviction forgée loin des regards. Lorsqu’il s’exprimait, ce n’était jamais pour composer avec son époque, mais pour livrer une parole dépouillée, directe, extirpée des précautions et des artifices.
C’est ici que l’empreinte corse affleure avec le plus de force. Par sa grand-mère paternelle, Marie-Antoinette Evangelista, originaire de Prunelli-di-Fiumorbo — et que la légende familiale disait liée aux Bonaparte (via les comtes de Coll’Alto), comme le voulait la scansion des manants du village —, Alain Delon portait en lui une part de l’âme insulaire : ce sens viscéral de l’honneur, de la parole donnée et des fidélités qui ne se négocient pas.
Toute sa vie, il sembla obéir à une morale de clan, entouré d’un cercle choisi de proches et de fidèles, comme si les liens du sang et de l’amitié formaient autour de lui une forteresse invisible. De cette matrice méridionale se dégageait une alchimie singulière qui contribua à façonner son aura : un magnétisme félin, une fierté sauvage, et un attrait pour la mythologie mafieuse qu’il magnifia à l’écran avec une intensité troublante à travers des productions comme Le Clan des Siciliens ou Borsalino.
On comprend dès lors que le mythe n’est pas né d’un simple concours de circonstances, il fallait ce terreau pour qu’il pût éclore et rayonner à travers le monde. La nature fournit la matière première, l’angoisse donne le souffle, puis l’épreuve du réel — au terme des expériences vécues — vient révéler cette vocation profonde et permettre à l’individu de se sculpter soi-même.
« Je dois tout à l’armée. Je ne serais pas ce que je suis sans l’armée. C’est elle qui m’a enseigné les valeurs nécessaires à la construction d’un homme jeune, d’un homme : le respect, la discipline, le courage… »
— Alain Delon, dans son interview du 19 juillet 2013 accordée au Figaro« L’armée m’avait forgé pour toujours. C’est là que j’ai appris à aimer l’ordre et la discipline, à respecter les chefs. »
— Alain Delon, dans son interview du 11 janvier 2018 accordée à Paris MatchAprès des études désastreuses — jalonnées d’exclusions, et un CAP de charcuterie décroché tant bien que mal —, Delon devança l’appel à 17 ans et partit pour la Marine nationale, qui l’envoya en Indochine. Il n’aspirait pas tant à une carrière militaire qu’à une échappatoire : rompre avec l’immobilité, fuir l’enfermement d’une existence sans relief et chercher dans l’épreuve un espace où sa force motrice pourrait enfin s’exprimer, loin de sa routine de paria.
A posteriori, il considérera l’armée comme l’un des grands tournants de son existence : le cadre qu’elle lui apporta fut pour lui une véritable seconde naissance. Il répétera souvent qu’il lui devait tout. Admirateur de Napoléon Ier — davantage du jeune Bonaparte, conquérant et bâtisseur, que de l’empereur figé dans son règne —, Delon déplorait la disparition du service militaire obligatoire ainsi que l’abaissement de la majorité à 18 ans.
Durant son séjour militaire en Indochine, en 1954, il fut principalement affecté comme matelot au sein de la compagnie de protection de l’arsenal de Saïgon. C’est dans ce contexte que son chemin croisa celui d’un certain Jean-Marie Le Pen, alors sous-lieutenant au 1er BEP. De cette rencontre naquit une amitié indéfectible, qui allait traverser les décennies et perdurer jusqu’à la fin de leur vie.

Quand des esprits de grand style se retrouvent : la gauche médiatique en assistance respiratoire.
« Quand nous nous retrouvons, nous nous embrassons comme des frères. Alain Delon et moi sommes des patriotes, des gens qui ne sont pas insensibles à la France, son passé et son armée . »
— Jean-Marie Le Pen, dans le reportage Dans la tête d’Alain Delon, pour l’émission Le Supplément sur Canal+ diffusée le 20 octobre 2013Cependant, là encore, son caractère bien trempé et son irrépressible goût de la transgression lui jouent des tours : son insoumission chronique lui vaut plusieurs passages en prison militaire pour divers écarts de conduite — vols de matériel, emprunt d’une jeep pour une virée improvisée. À son retour d’Indochine, l’institution met un terme à son parcours militaire en l’excluant de ses rangs.
En 1956, de retour à Paris, sans fortune, sans diplôme et sans autre capital que son aplomb — il mène une vie de bohème entre Pigalle et Saint-Germain-des-Prés, au contact d’une capitale nocturne où se mêlent artistes, proxénètes, ex-militaires, figures du banditisme corse et militants nationalistes. Les plaies encore ouvertes de l’Indochine et l’embrasement de l’Algérie nourrissent alors une effervescence politique dont il n’est pas totalement étranger : Delon manifeste des sympathies pour Jeune Nation, mouvement fascisant fondé par les frères Sidos (cf. : Philippe Durant, Alain Delon, un destin français).
ᛟ Essor
Dans ce fourre-tout, Alain Delon fréquentait aussi bien les oubliés que les prédateurs. Mais lui n’avait qu’une obsession : arracher son nom à la misère. Au début, il gravitait à la lisière des cercles interlopes, rendant quelques services sans jamais s’y engloutir, tout en multipliant les petits emplois pour survivre.
Puis une porte dont rien ne laissait présager s’entrouvrit. Une poignée de rencontres fit basculer sa trajectoire et le propulsa sur le seuil des auditions. Dès lors, il quitta peu à peu les marges pour le milieu mondain. Son physique taillé dans le granit, son regard d’acier et cette dureté de marbre acquise dans les bagarres de rue comme sous l’uniforme devinrent sa meilleure carte de visite. Le cinéma y vit ce que la vie avait ouvragé à coups d’épreuves.
À un carrefour décisif, deux routes s’offraient à lui : rejoindre les rangs du crime organisé ou embrasser un destin qu’il n’avait jamais osé imaginer. Il choisit la seconde. Là où tant d’acteurs étaient passés par les académies de théâtre et les grandes écoles, lui entra dans le métier par la porte de service. Son école, ce furent les plateaux.
Chaque tournage était un combat : apprendre à trouver sa marque, appréhender les prises à répétition, apprivoiser les dialogues, modeler son jeu selon la vision du réalisateur. Son entêtement compliquait souvent les choses. Mais, à force d’obstination, il transforma ses faiblesses en armes. Sa diction gagna en précision, ses déplacements en assurance, son écoute des partenaires en finesse et sa discipline finit par égaler son aura. L’homme qui avait appris à survivre apprit finalement à convaincre, jusqu’à imposer une présence que personne ne pouvait ignorer.
Ce professionnalisme, qui deviendra son atout de producteur, résonnait avec la source ancestrale qui coulait dans ses veines : le sang alémanique transmis par son grand-père maternel, Alfred Louis Arnold, descendant d’un père suisse du canton d’Uri et d’une mère alsacienne. Cette facette méthodique de lui-même s’exprimait dans son rapport au travail : le temps comme une règle d’or, le détail comme une exigence, chaque geste comme un acte à parfaire. Chez lui, la précision boréale ne bridait pas le feu corse : elle lui donnait une lame, une trajectoire, une ossature.
Cette vibration teutonique qui cherchait une voix trouva enfin son théâtre d’expression en 1958 avec le drame Christine. Sous l’uniforme d’un jeune sous-lieutenant des dragons de l’Empire habsbourgeois, il prêta ses traits à un homme partagé entre le devoir et le vertige des sentiments. Cherchant à s’affranchir d’une liaison orageuse avec une baronne mariée, son personnage succombe à la grâce d’une musicienne viennoise, dans un amour si absolu qu’il en devient presque une conquête. Mais cette idylle passionnée, trop intense pour se plier aux conventions, vient se briser contre les murs de l’honneur, du mariage arrangé et d’une société prisonnière de ses apparences.
Celle qui devait donner un visage à la protagoniste n’était autre que Romy Schneider, fille d’artistes nationaux-socialistes autrichiens — et dont la mère fit partie des courtisanes privilégiées du Führer au Berghof, non loin duquel la famille résidait —, avec laquelle Delon allait écrire une autre page de l’Histoire : une romance époustouflante qui fit d’eux le couple mythique de la réconciliation franco-allemande. C’est auprès de cette jeune femme, pétrissée par la haute société, que Delon découvrit d’autres codes : l’aisance des salons, une sensibilité plus européenne et un goût déjà naissant pour l’élégance.
Mais l’ascension de Delon ne s’arrête pas là : sa sophistication allait être consommée sous l’égide de Luchino Visconti, considérablement ébloui par la prestance de l’acteur depuis le triomphe de Plein Soleil (cara al sol !) en 1960. Héritier de l’aristocratie milanaise, esthète exigeant et homme de lettres, Visconti cerna en Delon un potentiel qu’il entreprit de polir. Plus qu’un réalisateur, il devint pour lui un mentor, un père d’élection, et un pygmalion, initiant Delon aux territoires de l’art, de la littérature, de la musique classique et des bonnes manières.
Contre toute attente, un nuage obscurcit l’horizon de notre quiétude : Visconti était de la jaquette, et qui plus est, il fut un communiste déclaré, engagé dès l’entre-deux-guerres aux côtés des réseaux anti-fascistes — à rebours de sa propre famille qui avait composé avec le régime mussolinien.
Pourtant, Le Guépard suscita de vives critiques au sein d’une partie de ses confrères. Le film ne célébrait pas le Risorgimento comme une révolution populaire victorieuse ; il le présentait au contraire comme un compromis conservateur, où l’ancienne aristocratie et la bourgeoisie montante s’entendent pour préserver l’ordre social. Toute la philosophie du film semble ainsi condensée dans la célèbre maxime de Tancrède : « Il faut que tout change pour que rien ne change ».
D’autres critiques, au contraire, voyaient dans cette œuvre un geste profondément subversif. Visconti mettait à profit sa connaissance intime de l’aristocratie pour en orchestrer l’autopsie. Derrière l’éclat des palais, la splendeur des costumes et la magnificence des bals, il révélait une classe condamnée par le mouvement de l’Histoire, incapable d’empêcher son propre déclin.
Le Guépard marque néanmoins un infléchissement décisif dans la trajectoire artistique de Visconti. Délaissant progressivement le réalisme social de ses débuts, le cinéaste s’oriente vers une esthétique de la décadence, où la beauté devient le langage même de la disparition. Son univers puise désormais chez Richard Wagner, Thomas Mann ou Gabriele D’Annunzio — bien loin des références marxistes qui avaient nourri son premier cinéma.
« Le plus grand. Ce n’était pas un homme de cinéma, ni de théâtre, c’était simplement un homme. C’était un communiste. Malheureusement.
— Alain Delon, dans son entretien du 9 mars 1982 pour El País
Ulisse Cecconato (Alain Delon) embrigadé chez les Camicie Nere dans Quelle joie de vivre (1961) de René Clément.
Au faîte de sa gloire, l’éducation esthétique reçue auprès de Visconti continua de porter ses fruits. Delon poussa les portes des antiquaires et des galeries, d’abord par goût, sans ambition de constituer un quelconque trésor de prestige. Mais ses rencontres avec des marchands d’art éveillèrent en lui une imparable ardeur pour les maîtres anciens et l’art du dessin. Peu à peu, il devint un collectionneur éclairé, fréquentant les salles de vente, dévorant les catalogues et réunissant des œuvres aussi diverses que celles de Théodore Géricault, Eugène Delacroix, Jean-François Millet, Jean-Baptiste-Camille Corot, Raoul Dufy, Albrecht Dürer, Pontormo, Véronèse et Pierre Paul Rubens — avec un engouement pour les bronzes animaliers de Rembrandt Bugatti en prime.
Quand Hollywood voulut attirer Alain Delon dans les mailles du filet pour le hisser au rang d’étoile mondiale contre le sacrifice de fondations qui, chez lui, ne se marchandent pas — la liberté artistique autant que l’identité charnelle —, l’acteur ne succomba pas au chant des sirènes et répliqua avec dignité. Élevé dans une école européenne du cinéma où l’on préférait l’individualité des auteurs aux recettes des studios — celle où un acteur pouvait encore choisir ses compagnons de création, révéler des personnages troubles et explorer les recoins les plus secrets de l’âme humaine —, il se frotta à une conception d’un autre langage.
Hollywood souhaitait modeler son visage, lisser ses aspérités, transformer son mystère en une mécanique rentable. On ne lui demandait plus seulement de se glisser dans la peau d’un personnage ; on cherchait à fabriquer une marque. Les rôles trop calibrés, les personnages sans profondeur et les impératifs commerciaux ne révélaient pas son jeu ; ils en réduisaient la portée. Il comprit alors que le rêve hollywoodien pouvait devenir une cage dorée. Plutôt que de laisser l’industrie standardiser son identité, Delon choisit de préserver ce qui faisait de lui un artiste à part.
Delon, homme de piété filiale — lui dont le patronyme évoque l’austérité des vignes du Quercy transmises sur plusieurs générations —, était l’enfant de cette France provinciale faite de paysages, de clochers, de traditions et de solidarités anciennes. Cette flamme patriotique, jaillie des terres guyennaises et soigneusement entretenue par ses aïeux, l’indisposa aux mirages américains et le reconduisit vers l’Europe, vers la culture française, vers la langue des Contemplations qui avait bercé son jardin secret, éveillé son regard et enrichi son rapport à l’art dramatique.
Lorsque la néfaste insurrection anarcho-trotskyste de 1968 consuma la France, Alain Delon se tint résolument au front. Alors que la racaille des baladins et les faiseurs d’illusions désertèrent lâchement leurs tréteaux en ce printemps 1968, ce fut tout le firmament du spectacle qui s’abîma dans la décrépitude. Les suppôts de la pellicule et les guignols de la scène, se parant du titre d’assemblées souveraines, eurent l’outrecuidance de saccager les pompes du grand festival azuréen pour y introduire la lie populacière de la contestation — sous la férule bourgeoise.
Dans la débâcle, tandis que les esprits falots se hâtaient de céder à la panique, Delon, faisant cavalier seul sur scène, défiait le silence des théâtres murés, persistant à continuer à jouer jusqu’au jour où on lui interdit physiquement l’accès au Gymnase. Ainsi vinrent les vociférations : pour la tourbe grondante de la grève, celui qui restait debout était sur-le-champ traité en traître. Il accueillit les invectives comme un baptême du feu avec l’impassibilité et la fierté altière d’un fauve.
Le lendemain, aux environs du 13 mai 1968, il cosigna avec Jacques Dacqmine un communiqué s’opposant au mot d’ordre de grève illimitée du spectacle (cf. : Vincent Quivy, Alain Delon, ange et voyou). Son geste dépassait de loin la seule défense corporatiste du cinéma, il abominait le cataclysme culturel qui accompagnait la révolte des jouisseurs. Le désordre ne lui apparaissait pas comme une promesse de liberté, mais comme une défaite de la civilisation.
Delon fonda même l’Union professionnelle des acteurs pour faire face à la CGT et au Syndicat français des artistes, et songe à descendre dans la rue contre les grévistes, mais l’initiative survécut à peine à ses débuts. Néanmoins, ce qui importe ici n’est pas la longévité de la structure : c’est l’acte de résistance.
Certains hésitèrent, d’autres se contentèrent de réserves. Delon, pour sa part, n’attendit pas que l’Histoire désigne son vainqueur. Il prit parti avant que le sort des armes ne fût fixé. Il avait la majorité contre sa personne, mais son choix, lui, ne lui laissait aucune retraite.
« La tourmente de Mai 68 trouve Alain Delon sur scène, où il joue Les Yeux crevés, une pièce de Jean Cau. L’acteur a beau avoir soutenu Henri Langlois dans le conflit qui l’a opposé à André Malraux, ministre de la culture, au début de l’année, il n’a aucune sympathie pour les étudiants et les grévistes. »
— Thomas Sotinel, dans son article intitulé Alain Delon, étoile du cinéma français, est mort, paru in. Le Monde le 18 août 2024Au milieu même de son âge d’or, Delon refusait de vivre sous le règne des étiquettes. Il avançait selon ses propres lois, attiré par les personnalités fortes, les itinéraires d’une trempe exceptionnelle et les caractères qui échappaient aux classifications. Son parcours est ainsi ponctué de rencontres éclatantes, parfois dérangeantes, souvent incomprises. L’une d’elles, née sous le soleil espagnol, appartient à ces pages que les annales préfèrent parfois murmurer plutôt que raconter, et que les tapins entendent recouvrir d’infâmie — mais à laquelle nous souhaitons rendre justice avec ferveur !
En 1974, alors que les caméras immortalisent Zorro, une autre scène se joue loin des projecteurs. Le flair de Delon pour les affaires lui avait composé un solide carnet d’adresses où figuraient des entrepreneurs de tous horizons, dont un industriel basque, patron d’une société privée d’automates culinaires. Ces liens ne devaient rien au profit mais tout aux affinités personnelles. Quand le magnat vint lui rendre visite sur le plateau installé à Colmenar Viejo, aux confins de la Sierra de Guadarrama, il convia un homme qui n’était pas un invité ordinaire. Il s’agit d’une figure d’airain qui recueille la révérence de nous autres : nous avons nommé le fascistissime Léon Degrelle.

La presse aux abois face à l’envergure de deux géants.
Après son arrivée en Espagne, l’héroïque Waffen-SS belge — motivé par l’insertion dans la société — mit à profit ses connexions avec l’appareil franquiste, bénéficiant notamment de l’appui de personnalités telles que José Antonio Girón de Velasco. Grâce aux réseaux, il se fraya un chemin dans les milieux d’affaires sans disposer d’une fortune personnelle. Il servit d’intermédiaire auprès d’industriels de la sidérurgie basque — au nombre desquels se trouvait le compagnon discret qui le portera deux décennies plus tard jusqu’à Alain Delon — avant de se lancer dans des opérations immobilières et métallurgiques en Andalousie.
La mise en relation entre Delon et Degrelle, facilitée par l’industriel susdit, fut l’étincelle d’une amitié appelée à durer. Ce qui devait n’être qu’un passage fugace devint un séjour de trois jours, au fil desquels Degrelle s’inscrivit dans le sillage de Delon et s’imposa comme homme de confiance. Dans le huit clos de l’appartement de l’acteur, s’étalait un monument à coup d’anecdotes dont Delon s’est fait l’auditeur privilégié. Pendant des heures, il se fit le témoin des épisodes les plus spectaculaires d’une trajectoire unique : les batailles politiques d’avant-guerre, les combats du Front de l’Est, les décorations militaires, les faveurs revendiquées du Führer, puis les années d’exil, de fuite et de menaces qui suivirent.
Alain Delon, fasciné par les réprouvés, les soldats perdus, les hommes à la fin aussi brutale qu’inexorable, ne se contenta pas d’incarner les justiciers à l’écran. Il accepta de tendre la main à celui qui fut consacré par les cieux à devenir le Volksführer de la Grande Bourgogne, traqué sans répit depuis son exil. Dans l’ombre des confidences, les témoins de Léon Degrelle susurrent que Delon aurait actionné les fils invisibles de son influence pour faire surgir un frauduleux passeport français — mais authentique comme la lumière qui traverse un vitrail sans en briser le verre.
Ce fut Jeanne Brevet, future épouse de Degrelle — et nièce du leader de la défunte Milice Française —, qui, fin 1976, traversa Paris pour se voir remettre en mains propres ce passeport par l’acteur en personne dans son domicile, puis fila vers la Catalogne. À Portbou, sous le regard des douaniers de la Dirección General de Seguridad, le document reçut son premier — et dernier — tampon officiel. Il demeura vierge d’usage, jusqu’à ne jamais recevoir la seule marque qui aurait dû l’animer : la signature de son titulaire. Car Léon Degrelle resta ancré jusqu’à son dernier souffle à son royaume d’adoption.
Ce passeport — faux de génie, chef-d’œuvre de papiers et de silences — avait été conçu pour offrir à Degrelle une invisibilité parfaite auprès des radars de la République Française, aux mains desquelles il échappa in extremis dix ans plus tôt, au terme d’une rocambolesque opération de barbouzerie menée sous la houlette du condottiere d’opérette Charles De Gaulle. Pourtant, l’ironie de l’histoire — cette maîtresse cruelle qui se rit des plans les mieux ourdis — voulut que le salut vînt de l’un des plus assidus dévots de « l’homme du 18 juin » pour prêter son concours à celui qui fut jadis placé dans sa ligne de mire.
« Alain Delon vient me rendre visite ; parfois je le reçois chez moi et d’autres fois, il m’invite sur le plateau pour assister aux scènes qu’il tourne. Cela signifie-t-il qu’il est rexiste ? Certainement pas, mais c’est l’un de ces personnages qui suscitent les passions de ceux qui n’ont rien à voir avec les combats du Forum… »
— Léon Degrelle, cité par José Luís Jerez Riesco, Degrelle en el exilio (1945-1994)« Alain Delon est, nul ne le niera, un des plus grands acteurs qui soient au monde. Ses positions ne sont pas nécessairement les mêmes que les miennes. Est-ce un obstacle à nos relations ? Il vient me voir gentiment à Madrid. Je l’ai accompagné au tournage de son film « Zorro ». Il a même assez de liberté d’esprit pour témoigner en face de millions de téléspectateurs français le plaisir qu’il ressent en prenant connaissance du livre « Degrelle persiste et signe » qu’il sortit lui-même de son emballage devant des télé-auditeurs plutôt abasourdis ! Nous sommes, Alain et moi, des amis. Mais pourquoi, entre gens corrects ne pourrait-on pas être des amis ? »
— Léon Degrelle, Tintin mon copain (page 217)Ces fragments de mémoire sont d’un corpus inestimable. Ils lèvent le voile sur une amitié sincère entre deux hommes que les tranchées idéologiques avaient placés dans des camps irréconciliables, mais qu’une estime réciproque finit pourtant par rapprocher. Il est des rencontres qui démentent les litanies politiques ; celle-ci appartient à cette anomalie féconde où l’homme l’emporte sur les drapeaux.
Cette relation repose aujourd’hui sous la poussière des archives et des silences volontaires. On ne l’exhume plus qu’à de rares intervalles, non pour en comprendre la profondeur, mais pour rejouer un procès sans appel et immoler sur l’autel de la bien-pensance deux noms illustres qui, par-delà les portes du tombeau, continuent de faire vaciller les certitudes des esprits dociles. Car certains fantômes inquiètent davantage que bien des présences : ils rappellent que les nuées de la postérité ne se laissent jamais enfermer dans les catéchismes des laquais, les prudences des couards ou la castration intellectuelle des eunuques.
Les amitiés nationalistes transfrontalières ne se limitaient pas à la seule occurrence de Léon Degrelle, et c’est ici que la parenthèse du temps laisse son visage le plus inattendu. Dans le climat de l’époque, Delon évoluait aux abords d’autres cercles d’extrême-droite espagnols, mais sans jamais franchir le seuil de l’adhésion concrète, en accord avec son âme de franc-tireur. L’un des clichés les plus saisissants de cette période est son invitation à un gala de charité organisé par Fuerza Nueva, l’organisation de Blas Piñar.
C’est à cette époque que Delon, avec son insolence coutumière, endossait parfois — non sans fierté — le stigmate de « fasciste » comme posture de défi, geste de provocation ou manière de brouiller les lignes, plutôt que comme l’expression d’un engagement doctrinal structuré. Fuerza Nueva, à laquelle on accolait volontiers ce qualificatif, n’était pas tant le fer de lance d’une révolution que le dernier bastion d’un ordre désuet. La formation — reliquat réactionnaire de la Phalange primale (et primorivériste !) — naquit dans les dernières années du franquisme avant de se transformer en parti après la disparition du Caudillo, afin de livrer bataille contre la transition démocratique. Elle ne portait pas le rêve d’un monde nouveau — ainsi que le fascisme —, mais celui d’une restauration nostalgique.
Dans cette Espagne à bout de souffle, ce n’était sans doute pas le sommet, mais c’était déjà le premier barreau de l’échelle. Cet événement, dont Delon servit de tête d’affiche, prenait la forme d’un festival organisé au profit des familles d’agents de l’ordre occis. Faute de s’y rendre personnellement, l’acteur choisit néanmoins d’y associer son nom en adressant une contribution financière à la cause défendue. L’écho de ce geste dépassa les murs de la manifestation et fut rapporté dans la presse, en partie par L. M. y De Raymond, compositeur des hymnes patriotiques de Fuerza Nueva.
« Fuerza Nueva prépare ce festival afin de recueillir des fonds destinés aux orphelins d’agents des forces de l’ordre morts dans l’exercice de leurs fonctions. Un porte-parole du parti d’extrême-droite a déclaré à D16 que, trois jours avant sa tenue, les 1.600 places disponibles étaient déjà épuisées. « Nous continuons à recevoir des dons de la part de personnes qui n’achètent pas de billet mais contribuent financièrement — ont-ils déclaré —, dans de nombreux cas de l’ordre de 25.000 pesetas. Nous pouvons assurer que le festival sera un succès complet ». La liste des participants au festival était en tête avec le Français Alain Delon, qui s’était déclaré à plusieurs reprises comme un fasciste actif. Delon, au dernier moment, a excusé son absence et enverra un important don pour la cause. De Raymond a déclaré […] : « Nous sommes nationaux-syndicalistes, fiers d’être espagnols, franquistes et, à l’heure actuelle, les seuls qui défendent le drapeau espagnol ». […] « Il est vrai que certaines revues m’ont traité de facha, et cela m’a beaucoup amusé. Jusqu’à récemment, je ne savais pas ce que cela voulait dire, mais maintenant cela ne me semble plus être une insulte. En plus, c’est vrai, on dit que j’ai une bonne gueule ». […] De Raymond a finalement assuré à D16 qu’il possédait une chemise bleue — « je la mets parfois » —, qu’il avait chanté Cara al Sol (« comme tous les Espagnols, et que celui qui dit le contraire lève la main ») et qu’il n’avait jamais eu d’armes. »
— Fernando Gracia, dans son article intitulé De Raymond: De Fuerza Nueva y buen facha, paru in. Diario 16 le 15 décembre 1977Les années aidant, ces accointances, comme celles qui l’unissaient au demeurant à l’auguste Léon Degrelle, semblèrent s’étioler, au rythme d’une carrière que Delon poursuivait principalement en France. Les kilomètres et les années avaient distendu les liens, sans jamais les rompre tout à fait. Pour Degrelle comme pour Delon, la fidélité n’était pas une convenance : elle était un sacerdoce. Aussi tenta-t-il de renouer le fil en lui adressant un courrier, où les souvenirs intimes reprenaient vie comme si le long cortège des années n’avait été qu’un point de détail.
Un vestige, presque imperceptible, retient pourtant l’attention : l’enveloppe ne porte que le nom du destinataire, sans la moindre adresse. Cette absence prête à penser que la missive n’était pas destinée aux circuits postaux ordinaires, mais à être confiée au soin d’un messager. Or le sort en décida autrement. La correspondance resta malheureusement sans lendemain, n’ayant jamais atteint celui à qui elle était adressée ; c’est cet échec qui explique qu’elle soit aujourd’hui trouvable aux enchères — en livrant au passage nos remerciements au camarade Allan pour avoir mis à notre disposition ce formidable gisement.
« Bien cher Alain, les années passent, mais je n’oublie pas le merveilleux Alain Delon qui transforme, par son talent et par son charme, une de mes interminables soirées d’exil… Je me suis fait enlever, de Paris même, un exemplaire de mon dernier bouquin. Craignant qu’il ne me soit point parvenu, je récidive, m’en remettant à ma grande amie de toujours, notre chère Arletty [NdA : Léonie Bathiat, célèbre actrice française]. Je vous souhaite, bien cher Alain, d’autres grandes créations triomphales, mais aussi le bonheur intime, notre soleil intérieur, à nous seuls… À bientôt, j’espère ! Je vous redis toute mon affection. »
— Léon Degrelle, dans sa lettre à Alain Delon du 11 juillet 1986Des mois après la disparition de Degrelle, on demanda à Alain Delon, lors d’un entretien réalisé à l’hôtel Sheraton de Buenos Aires — en marge de son passage remarqué à l’émission télévisée de Mirtha Legrand —, si cette amitié ne lui avait jamais porté préjudice, alors même que la Belgique avait longtemps réclamé l’extradition de l’ancien prince favori du Reich. L’acteur balaya l’objection d’un « non » sans détour, ajoutant qu’il avait toujours cru à son innocence.
« […] [Degrelle] s’est toujours déclaré innocent. En fait, il avait accepté d’être jugé en Belgique à condition que l’intégralité du procès soit retransmise à la radio. Mais les autorités belges s’y sont opposées. »
— Alain Delon, dans son entretien du 13 avril 1995 pour le magazine TelvaIl existait pourtant une autre amitié, plus retentissante encore, une de celles qui déplacent les regards et attisent les tempêtes. Un lien qui unissait Delon à un homme déjà proche de Degrelle, mais dont le nom, à lui seul, suffisait à déclencher les polémiques. Ce nom, tout lecteur l’a croisé au détour de ce récit : Jean-Marie Le Pen.

Le virtuose du septième art, le Menhir de Saint-Cloud, et leur acolyte commun de toujours — mais franchement discutable — Jacques Dominati.
Contre la déferlante des commentateurs, contre les réquisitoires de salon, contre la clameur générale, Delon ne fléchit jamais. En miroir de son inséparable alliée Brigitte Bardot — qui, elle, avait depuis longtemps franchi le pas du vote lepéniste, après une jeunesse menée sous le signe d’un exécrable libertarisme —, Delon compta parmi les rares célébrités qui n’ont pas bradé un seul maillon de cette amitié qui leur était aussi chère que la prunelle de leurs yeux, l’assumant, non comme un vulgaire calcul, mais comme un fardeau que l’on accepte de porter.
Lorsque ses liens devenaient coûteux, Delon choisit de supporter le poids du reproche plutôt que celui de la trahison. Non par goût de la provocation, mais par refus de devenir un homme liquide, dénoué de tout axe vertical. Dans un monde prompt à effacer le passé pour sauver les apparences du présent, il fit sienne la constance — quitte à marcher seul.
Poursuivis par la même nostalgie des insignes et des galons, même après que l’un conquit les écrans, et l’autre les tribunes, jamais l’amnésie commode des temps troublés ne les inspira. Ils se reconnaissaient l’un dans l’autre, comme un reflet d’eux-mêmes tant leur personnalité — leur manière d’être — était au diapason. Sur ce terrain, Aristote résumait l’amitié comme une extension de soi. Delon discernait chez Le Pen ce côté breton qu’il pouvait partager via sa grand-mère maternelle, Marie-Louise Le Gall, issue du Pays d’Ac’h, et qui avait gravé en lui cette obstination tranquille, cette endurance des terres battues par les vents — et peut-être même sa propre discrétion.
Pendant une quarantaine d’années, à chaque élection, Delon ne manquait jamais de lui passer un coup de fil, les soirs de victoires comme de défaites, et il prenait contact même pour ses anniversaires (le dernier appel à cet effet remontant aux 95 bougies du patriarche morbihannais). Regrettons ses votes somme toute maladroits, qui purent parfois faire espérer à Le Pen une implication plus directe, sur une liste ou dans un comité de soutien. Mais daignons lui reconnaître des qualités que les serpillères du monde du spectacle ont tout à lui envier dans cette vaste foire contemporaine du buzz et de la surenchère — des critères sur lesquels Delon, sourd au vacarme, urinait avec délectation.
Parmi les qualités qui reviennent comme une constante dans son parcours, il y a cette liberté chevillée au corps. Lorsqu’il fut décoré de l’ordre des Arts et des Lettres, le 26 mai 1986, Delon fit ce que beaucoup n’auraient osé, et qui l’honore au-delà des générations : cette liberté le conduisit à inviter Jean-Marie Le Pen parmi ses convives d’honneur, au grand ébahissement de l’assistance, sans chercher à ménager les sensibleries du show-biz ni à se vautrer devant les attentes du moment.
Quand vint l’heure de rendre raison de cette accolade, dix-sept ans plus tard, lorsqu’il comparut devant l’émission On ne peut pas plaire à tout le monde, émise sur France 3 le 24 février 2003, Delon ne désavoua rien et assura qu’il embrasserait Le Pen « jusqu’à sa mort s’il le faut ». Fama crescit eundo !

Nos deux goyim solides sécoués d’une esclaffe autour d’une punchline lepénienne lors de la fameuse cérémonie.
« [Jean-Marie Le Pen] est dangereux pour la faune politique parce qu’il est le seul à être sincère. Il dit tout haut ce que beaucoup de gens pensent tout bas, et que les hommes politiques s’interdisent de dire parce qu’ils sont trop démagogues ou trop trouillards. On l’accable de tous les péchés du monde parce que ses propos sont parfois péremptoires ou trop violents, mais il faut le comprendre. La gauche l’a déconsidéré. En France, on peut être d’extrême-gauche sans que personne ne s’en offusque. Alors qu’être d’extrême-droite suffit à vous faire traiter de fasciste. La droite ne se comporte pas mieux avec lui alors qu’elle sera très contente de profiter de ses voix pour faire l’appoint. On le traite en paria. Comment voulez-vous lui demander après cela d’être charitable ? Je vais vous le dire : Le Pen, avec tous ses défauts et ses qualités, est peut-être le seul qui aujourd’hui pense d’abord aux intérêts de la France avant les siens propres. »
— Alain Delon, dans son entretien du 12 avril 1984 pour VSD« On doit bien reconnaître au moins trois choses [NdA : à propos de JMLP]. Il est sympa. Il dit tout haut des choses que les autres osent à peine dire tout bas. Il parle différemment. »
— Alain Delon, dans son entretien du 18 mai 1984 à Paris Match (n°1825)« L’extrême-droite, c’est quand même la droite. Ça regroupe quelques millions de Français. On ne peut pas ignorer et sous-estimer l’opinion de quelques millions de Français, c’est important. Alors, j’ai des points d’accord et de désaccord avec Jean-Marie Le Pen. […] C’est un ami de longue date, je suis très sympathisant de M. Le Pen, point à la ligne. »
— Alain Delon, lors du journal de 13 heures d’Antenne 2 le 1er août 1987« Le Pen, je le connais depuis [longtemps], c’est un copain, voilà. Il est devenu patron du Front National : tant mieux pour lui ! Vous savez, l’amitié, c’est une chose très importante dans ma vie. Mon père disait : « Si tu as un ami, tu es un homme riche ». J’ai quelques amis, je suis richissime. »
– Alain Delon, dans l’émission 7 sur 7 sur Antenne 2 diffusée le 30 octobre 1988« Je n’ai jamais caché et je ne cacherai pas ma sympathie pour Jean-Marie Le Pen, que je connais depuis très longtemps, avant même que l’on parlât du Front National. […] C’est un Français respecté et respectable, […] qui a été patriote, qui a fait la guerre, qui s’est battu pour son pays. À ma connaissance, ce n’est pas un homme qui agresse les vieilles dames et qui les frappe, […] viole les petites filles et kidnappe les petits garçons. Alors, s’il vous plaît, mettons les choses à leur place […]. »
— Alain Delon, dans l’émission Les Dossiers de l’écran sur Antenne 2 diffusée le 19 décembre 1989« J’ai des amis qui sont d’extrême-droite. J’ai connu Le Pen avant même qu’il ne devienne célèbre, c’est pourquoi je ne vais pas non plus lui tourner le dos aujourd’hui. L’une de mes vertus incontestables est la fidélité envers mes amis. »
— Alain Delon, dans son entretien du 13 avril 1995 pour TelvaMême après que Le Pen eut cédé les rênes du parti à sa médiocre épigone, tout en conservant la présidence d’honneur, Delon ne cachait pas une certaine satisfaction devant sa progression électorale. Il s’agissait moins d’une adhésion de principe que d’un profond désaveu adressé à l’uniformité de la classe politique et à la vacuité de notre siècle. Les réactions furent d’une telle violence qu’il préféra se démettre lui-même de la direction du jury de Miss France, plutôt que d’attendre une éviction devenue prévisible.
« La poussée du Mouvement Citoyen Genevois, comme celle du Front National, c’est tout à fait édifiant. Édifiant parce que les gens en ont marre qu’on leur parle comme on le fait. Ils veulent de l’action, ils veulent autre chose. Ils ont connu une France différente sous De Gaulle ou même Mitterrand. Voilà pourquoi le Front National, comme le MCG à Genève, prend une place très importante et ça, je l’approuve, je le pousse et le comprends parfaitement bien. »
— Alain Delon, dans son entretien du 8 octobre 2013 pour Le Matin« Je suis un ami de Jean-Marie Le Pen depuis cinquante ans. Mais, sur le Front National, j’ai simplement dit que je trouvais ça normal que les gens se rapprochent de ce parti parce qu’ils en ont marre. Marre de tout ! Et c’est pour ça qu’ils sont prêts à aller n’importe où. Je le confirme : les gens ne savent plus où ils en sont, alors pourquoi pas le Front National ? […] Et, si [j’étais du FN], pourquoi n’en aurais-je pas le droit ? L’extrême-gauche et Mélenchon, c’est valable, mais l’extrême-droite, non ? Le Front National représente quand même 6 millions de personnes. C’est 6 millions de cons ? On a le droit de ne pas aimer, mais on doit le respecter. »
— Alain Delon dans son interview du 28 octobre 2015 accordée à TV MagazineCet épisode fut aussitôt interprété comme la preuve d’un ralliement au Front National, alors que Delon n’a, pas plus sous la fille que sous le père, glissé de bulletin en faveur du parti. Et pour cause, écorché vif qu’il est, Delon s’indigna face à l’ingratitude de la night-clubeuse de Montretout, à la suite de la disgrâce de son fondateur.
« Je ne supporte pas la façon dont Marine a traité son père. Je souffrirais, à sa place. »
— Alain Delon, dans l’émission Stupéfiant ! sur France 2 diffusée le 28 septembre 2016Il est une nouvelle apparition, moins connue mais autrement plus foudroyante, qui pourrait encore imbriquer Alain Delon à la liturgie nationaliste : le grand cérémonial du bicentenaire vendéen — au milieu des oriflammes, des vieilles attaches et des mânes d’une France en deuil.
L’acteur affectait la Vendée, mais cette inclination s’abreuvait à ses complicités artistiques avec le Puy du Fou, nécropole chatoyante d’une identité qui refuse de mourir, opulente en spectacles emblématiques, en villages d’époque, en professions d’art et en expériences immersives. Fondé par Philippe de Villiers — dont nous n’avons jamais fait grand cas —, le parc consolida son amitié avec l’acteur, nouée bien avant ses interventions sur place. Delon y participa bénévolement à plusieurs de ses cérémonies cardinales, de la Cinéscénie, dont il accompagna la nouvelle présentation en 2003 après sa création en 1978, au Bataillon du Donjon en 2000.
Ce qui, surtout, aimantait Delon, c’est qu’au Puy du Fou, l’Histoire ne se contemple pas : elle se joue, se chevauche, se vêt et se fait entendre. Il y retrouvait une France de villages, de familles, de métiers et de célébrations vivantes, qui lui rappelait, sous le bocage vendéen, les vieilles terres où plongeaient les siens : la glèbe cadurque et léonarde.
Ses venues régulières firent bientôt de Delon l’hôte de marque de l’inauguration, le 25 septembre 1993, du mémorial des Lucs-sur-Boulogne, haut lieu de la remembrance des massacres perpétrés par les colonnes infernales de Turreau. Il y retrouva Alexandre Soljenitsyne, qui présidait la cérémonie, pour rendre ensemble hommage aux martyrs vendéens. Dans son discours, l’écrivain russe rapprocha la geste vendéenne — notamment celle des Chouans — de la lutte menée contre le communisme — indéniable surgeon de la pourriture jacobine.

Le candaule Philippe de Villiers, le résistant anti-communiste Alexandre Soljenitsyne, et le prince de l’écran.
« En [1993], Delon a fait la une de la page politique des journaux lorsqu’il a participé à l’hommage rendu en Vendée aux paysans monarchistes français qui, 200 ans auparavant, s’étaient soulevés contre la Révolution et avaient été massacrés par le gouvernement jacobin de Paris. À cette occasion, il a été acclamé par quelque 30.000 personnes présentes à la cérémonie, aux côtés du prix Nobel de littérature Alexandre Soljenitsyne, qu’il admirait pour son combat en faveur de la liberté en Russie. »
— Nicolás Kasanzew, dans son article intitulé El hombre más bello del mundo era contrarrevolucionario, paru in. La Prensa le 27 février 2024ⴲ Palmarès
Le registre sur lequel Alain Delon fit le plus de vagues fut probablement celui des grandes questions de société. Sur ces sujets, il avançait sans armure médiatique, sans détour et sans précaution de langage. Il amassait les polémiques avec la même minutie qui lui fit collectionner les joyaux emplissant sa galerie intime, vilipendant les excès du libéralisme et de la régression culturelle en vogue. Derrière chacune de ses prises de position se dessinait la même colonne vertébrale : une France de racines, une famille comme socle, et une société qui ne confonde pas le flux incessant du présent avec le progrès.
Plus saisissante encore était cette coexistence, chez Delon, des manières d’un prince avec l’argot des faubourgs. Sans jamais perdre son raffinement, il pouvait soudain dégainer un vocabulaire à faire rougir un charretier, comme si la gouaille des quartiers populaires remontait d’un seul coup à la surface. C’était sa façon de rappeler qu’avant les palais il y eut les trottoirs. Ce parler sans apprêt n’était pas une déchéance du style, mais une manière d’éventrer les conventions d’une bourgeoisie dont il méprisait les pudeurs.
Dans ce royaume du paraître où la politesse était orpheline de ses vertus anciennes, l’acteur vieillissant jugeait vain de ciseler son verbe pour des interlocuteurs incapables d’en mesurer la valeur. On ne taille pas un diamant pour ceux qui ne distinguent que le verre, pas plus que l’on ne gaspille son éloquence devant des oreilles qui n’en saisissent pas la mélodie.
𝒮𝑒𝓃𝓉𝑒𝓃𝒸𝑒𝓈 𝒸𝑜𝓃𝓉𝓇𝑒 𝓁𝑒 𝓃𝒾𝒽𝒾𝓁𝒾𝓈𝓂𝑒Censeur du néant, il avançait comme un survivant d’un monde révolu, portant en lui le chagrin d’un pèlerin au milieu des ruines, de ceux qui voient disparaître sous leurs yeux les fondations invisibles d’une civilisation. Face au nivellement, il dénonçait la disparition des repères élémentaires, entraînés dans la poussière par le règne du relativisme.
« Cette époque est mercantile et triste. […] Il n’y a plus de valeurs, je veux dire, les sens ont disparu. Le sens du devoir a foutu le camp. Le sens de l’amitié a foutu le camp. Le sens du respect a foutu le camp. Le sens de la hiérarchie professionnelle a foutu le camp. Enfin, il n’y a plus grand-chose. On voit — on est bien obligé de voir — sous nos yeux tous les jours […] ces êtres créés par — je l’espère — le Seigneur, qui sont censés avoir une intelligence, une réflexion, et, certains, des idéologies […] pires que des animaux, c’est-à-dire à se mettre sur la gueule, à s’entre-tuer, à s’entre-déchirer, à faire couler le sang. »
— Alain Delon, dans l’émission Spécial Cinéma sur Radio Télévision Suisse (RTS) diffusée le 15 décembre 1986« […] Je hais cette époque, je la vomis. Il y a ces êtres que je hais. Tout est faux, tout est faussé. Il n’y a plus de respect, plus de parole donnée. Il n’y a que l’argent qui compte. On entend parler de crimes à longueur de journée. Je sais que je quitterai ce monde sans regrets. Non, c’est certain, je n’aurai vraiment aucun regret de partir. »
— Alain Delon, dans son interview du 11 janvier 2018 accordée à Paris Matchℱ𝑒𝓊 à 𝓋𝓊𝑒 𝓈𝓊𝓇 𝓁𝒶 𝒹é𝒸𝒶𝒹𝑒𝓃𝒸𝑒En homme sain, Delon se sentait étranger à ce modèle anthropologique qui avait redéfini notre grammaire de l’humain, où chaque fonction est désacralisée, chaque barrière abolie, chaque individu uniformisé. Réfractaire aux bouleversements de l’idéologie soixante-huitarde, il jugea le vice de Cinaède, la corruption des rôles traditionnels, et la mutation de la filiation adoptive pour ce qu’ils sont : des offensives contre la morale naturelle — tout en se montrant relativement modéré envers l’union civile des sodomites.
« Je reste […] farouchement opposé à l’éventuelle adoption d’enfants par des couples homosexuels, car on ne m’ôtera pas de l’idée que ces enfants ne seront pas élevés dans un climat familial normal. Vous voyez d’ici les réflexions à l’école : « Ta mère, c’est un homme ! ». En dépit de toute l’affection qu’on pourra leur donner, il en restera toujours quelque chose. Il ne faut pas toucher aux enfants. Ce n’est pas à eux de payer l’irresponsabilité ou la fantaisie des adultes. »
— Alain Delon, dans son entretien du 26 septembre 1998 pour Le Figaro« En ce moment, on cherche à faire disparaître les différences alors que c’est ce qui différencie un homme d’une femme qui est beau. […] Il fut un temps où, dans la rue, on distinguait les hommes et les femmes, maintenant, on ne sait plus qui est qui. Les rôles sont moins définis, ils se sont parfois même inversés, comme avec le congé « paternité ». Et puis, on a l’air de sous-entendre qu’être avec quelqu’un du sexe opposé ou du même sexe, c’est pareil. Ça, c’est grave ! Je ne suis pas contre le mariage gay, je m’en fiche éperdument, mais je suis contre l’adoption des enfants. On va encore me dire que je dois m’adapter et vivre avec mon temps… Eh bien je vis très mal cette époque qui banalise ce qui est contre-nature. Quitte à passer pour un vieux con, ça me choque ! »
— Alain Delon, dans son entretien du 19 juillet 2013 pour Le Figaro𝒫𝓁𝒶𝒾𝒹𝑜𝓎𝑒𝓇 𝓅𝑜𝓊𝓇 𝓁'𝑜𝓇𝒹𝓇𝑒 𝓅𝒶𝓉𝓇𝒾𝒶𝓇𝒸𝒶𝓁Rejeton de cette fastueuse France où l’autorité du chef de famille ne souffrait aucune contestation, où la femme savait trouver dans la main ferme de l’homme une protection plus qu’une brimade, Delon — dernier spécimen d’une masculinité que l’on n’enseigne plus — perpétuait sans malice ni remords l’antique usage de la correction domestique. Dérive pour les nouvelles prêtresses du genre, qui voient dans un geste d’ordre une offense à leur dogme ; mais pour lui, simple devoir d’une époque où l’on ne confondait pas encore l’amour avec la faiblesse, et la dignité féminine avec l’insoumission.
« Si une gifle, c’est machiste, oui, j’ai dû être machiste. Mais j’en ai reçu moi aussi des gifles, même de la part de femmes ! »
— Alain Delon, dans l’émission Thé ou Café sur France 2 diffusée le 24 novembre 2018« J’ai dit que j’avais giflé une femme ? Oui. Et j’aurais dû ajouter que j’ai plus reçu de baffes que je n’en ai donné. Dans ma vie, je n’ai jamais harcelé une femme. En revanche, elles m’ont beaucoup harcelé et aujourd’hui encore, alors que je n’ai plus grand-chose à donner. »
— Alain Delon, dans son entretien du 18 mai 2019 au Journal du Dimanche𝒪𝒷𝒿𝑒𝒸𝓉𝒾𝓋𝒾𝓉é 𝒾𝒹𝑒𝓃𝓉𝒾𝓉𝒶𝒾𝓇𝑒Quand Nadine Morano, cette nullité qui n’a pas inventé l’eau chaude, osa le bon sens tout cru — la France reconnue comme pays de race blanche —, ce fut l’hallali chez les fanatiques de la conscience moderne qui rongent leur frein à haïr la terre qui les porte. Cette déclaration, qui ferait blêmir Marine et sa cour de travelos, ne faisait à vrai dire que retrouver le sillon des pensées gaulliennes, mais au-delà de sa porte-voix, c’est le contenu qui s’avère déterminant. Delon, lui, salua sans barguigner. Cela révulse les entrailles des demeurés que l’on puisse encore énoncer une évidence mathématique, ou stipuler que le feu puisse brûler, l’eau mouiller, l’herbe pousser, et que le ciel soit bleu.
« Juste une question : « Le Kenya est un pays de quelle race ? ». Les gens sont noirs. C’est une polémique ridicule, grotesque, qui n’a aucun sens. [Morano] a des couilles de tenir comme elle tient et de dire : « Je vous emmerde tous, je dis ce que je pense et je continuerai à le dire ». Chapeau ! »
— Alain Delon, dans son interview du 28 octobre 2015 accordée à TV Magazine𝒪𝒹𝑒 à 𝓁𝒶 𝓅𝑒𝒾𝓃𝑒 𝒹𝑒 𝓂𝑜𝓇𝓉En matière de justice, l’acteur portait un regard chirurgical qui n’était pas maculé d’angélisme : celui d’une société ne pouvant faire abstraction de la gravité de certains actes. Partisan de la peine capitale dans les cas extrêmes, il vit dans le pouvoir du glaive une réponse possible face à l’irréparable, dans la conviction que la peine devait porter le poids exact de la faute.
À l’encontre des jérémiades progressistes — qui sanctuarisent la faiblesse et victimisent les bourreaux —, Delon assumait une conception organiciste génialement assise sur une métaphore végétale. Il se représentait la société comme une terre vivante : un jardin, un champ de blé, une pelouse qu’il faut tondre, élaguer, purger. Sans entretien, tout se dévore. Sans la serpe du jardinier, l’ivraie étouffe le grain, le chardon creuse la racine, et ce qui était ordre devient friche.
Dans cette vision, chaque homme est une pousse qui doit servir l’ensemble — ou être coupée. Les mauvaises herbes, on ne les caresse pas d’une main gantée de morale : on les arrache par la racine et les jette au feu, sans se soucier de l’avis des déracinés. La nature est dure, la terre ne ment pas, et la France ne se cultive pas avec des gants de soie.
Cette position révélait une philosophie plus large de l’existence. Delon se méfiait des explications qui finissaient par dissoudre la responsabilité individuelle dans l’enchaînement des circonstances. Il accordait une place centrale au libre arbitre : l’homme n’était pas seulement le produit de son histoire, de son milieu ou de ses blessures, mais aussi le résultat des choix qu’il faisait et des actes qu’il accomplissait. On est humain, non par simple existence biologique ou conditions de départ, mais par l’usage que l’on fait de sa raison. Dès lors, aux yeux de Delon, l’acte criminel déliait son auteur de la communauté des hommes.
« Lorsqu’on est capable de frapper des octogénaires, de les attacher à un radiateur, de les frapper avec un tuyau de plomb, de leur arracher les ongles avec des tenailles ou la langue — je n’improvise pas, je l’ai lu —, on n’a pas le droit de vivre. […] Si un jour, je devais perdre les pédales, en arriver à cela pour une raison ou une autre, que Dieu fasse que mon ami, un de mes amis me donne cette mort que je mérite, c’est tout. […] La peine de mort n’est pas dissuasive, dit-on, dans le système de justice française. Mais s’il y a un tribunal d’exception — ça existe dans le terrorisme — avec une justice expéditive, si ces gens-là savaient que dans les 15 jours, une fois les aveux passés, les preuves faites, ils allaient avoir le châtiment suprême — sentence exécutoire sur le champ —, je vous promets qu’ils réfléchiraient s’ils sont encore capables de réfléchir. […] On va vous dire : « Ils n’ont pas demandé à naître, ils n’ont pas demandé à venir sur terre ». Le chardon non plus entre la pelouse, il n’a pas demandé à venir sur terre. Le chardon chez moi, je l’arrache et je le retire ! C’est un phénomène de société. Ces gens-là n’ont pas le droit de faire partie de notre société. »
— Alain Delon, dans l’émission 7 sur 7 sur Antenne 2 diffusée le 30 octobre 1988« On m’a appris très jeune que la mauvaise herbe, ça s’arrache. Je crois qu’il y a des choses que l’on ne peut pas admettre, et qu’il y a des gens qui, pour certains actes, ne peuvent pas rester sur Terre. C’est mon opinion. »
— Alain Delon, dans l’émission Dans mon cinéma sur RTS diffusée le 5 octobre 2009ℛ𝓊𝒾𝓃𝑒 𝒹𝑒 𝓁𝒶 𝓉𝓇𝒾𝓋𝒾𝒶𝓁𝒾𝓉é 𝒸𝑜𝓃𝓉𝑒𝓂𝓅𝑜𝓇𝒶𝒾𝓃𝑒Delon réservait l’une de ses plus acerbes aversions à la crasse télévisuelle. Il y voyait le laboratoire d’une époque qui avait troqué l’intelligence contre le bruit de fond, le goût contre l’audience, la pensée contre le réflexe. Épicentre du carnaval des aliénés, où la cacophonie vaut argument et l’outrance fait office de talent, la télévision fabrique moins des citoyens que des consommateurs d’émotions instantanées. De ce foutoir omniprésent, l’histrion sépharade Cyril Hanouna s’imposa comme le coryphée d’un temps nouveau envoûté par son propre miroir : un bouffon couronné sur les estrades de l’audimat, qui confond désormais la célébrité avec la grandeur et le tapage avec le génie.
« [Hanouna] a dû comprendre et bien assimiler pourquoi on l’aimait. Et il en joue. Je trouve ça guignolesque. Cyril Hanouna, à chaque fois que je tombe sur lui, c’est toujours la même mimique, le même sourire, le même regard. Il n’y a pas que lui. Ce qui me fascine « salement », c’est que ces émissions sont faites parce qu’on est sûr d’accrocher des millions de cons. Je n’ai pas dit de « Français », j’ai dit de « cons » ! »
— Alain Delon, dans son interview du 28 octobre 2015 accordée à TV Magazine𝒞𝒽𝒶𝓇𝑔𝑒 𝒸𝑜𝓃𝓉𝓇𝑒 𝓁𝒶 𝓈𝓊𝒷𝓂𝑒𝓇𝓈𝒾𝑜𝓃 𝓂𝒾𝑔𝓇𝒶𝓉𝑜𝒾𝓇𝑒Même si personne ne disconviendra que c’est l’immigration lato sensu qui est problématique, l’acteur, en fin de vie, redoutait surtout la croissance de l’insécurité nourrie par l’islamisme ainsi que de la présence massive de sujets issus de pays musulmans.
« J’ai envie de leur dire : “Restez chez vous, retournez chez vous”. Qu’est-ce qu’ils viennent nous emmerder ici ? »
— Alain Delon, dans son entretien du 17 juin 2021 accordé à Paris Match (n°3763)ℒ𝑒 𝒸𝑜𝓃𝓈𝑒𝓇𝓋𝒶𝓉𝒾𝓈𝓂𝑒 𝒸𝓊𝓁𝓉𝓊𝓇𝑒𝓁 𝒾𝓃𝒶𝓂𝑜𝓋𝒾𝒷𝓁𝑒Enfin, campé dans ses certitudes comme dans un sanctuaire intérieur, Delon tint à rappeler que le temps n’avait pas altéré ses fidélités. Il n’avait jamais viré de bord, jamais renié son camp, et n’entendait pas dévier d’une trajectoire qu’il avait choisie depuis longtemps.
« Ce n’est pas à 83 piges que je vais passer à gauche ! »
— Alain Delon, dans son entretien du 18 mai 2019 au Journal du Dimancheℛé𝓅𝑒𝓇𝒸𝓊𝓈𝓈𝒾𝑜𝓃𝓈Toute cette volée de constats à vif déchaîna contre Delon une horde de bacchantes en furie, qui, en l’an de disgrâce 2019, se mobilisèrent pour tenter de faire obstacle à la remise de sa Palme d’or, après la signature d’une supplique sortie des margouillis des plus détraqués esprits. Malheur aux harpies du féminisme : la délégation cannoise a fait fi de la police de la pensée, honorant l’artiste en distinguant sa carrière de ses positions politiques.
Alain Delon n’était rien moins que l’impériale icône d’un idéal enseveli sous les ans : la domination naturelle de la distinction sur la vulgarité, du caractère sur la complaisance, de l’excellence sur le renoncement. Il imposait une hiérarchie secrète des valeurs. Il était de ces hommes dont l’existence semblait décréter que certaines choses étaient supérieures à d’autres — et qu’il appartenait encore à quelques-uns de les protéger.
ᛉ Coulisses des racontars
Pourtant, ses détracteurs s’appliquèrent à saper sa parole en la frappant du sceau de l’hypocrisie. C’est le tribut des êtres qui occupent le piédestal : au plus ils se trouvent auréolés de puissance et d’influence, au plus les médisances et les ragots des sous-hommes, des rebuts, des gredins s’attellent à les ramener dans la fange.
Alain Delon est un nom qui aimante les regards, cloue au sol, fait recette, électrise les rédactions, promet des colonnes noircies, des tirages gonflés et des achats en cascade. De là, il n’y a guère meilleure aubaine que les calembredaines qui l’entourent, permettant à la presse de saigner ses rotatives, ou aux scribouillards du dimanche d’emprunter une onction de gloriole, les tirant, l’espace d’un papier, de la vase natale qui les réclame — avant d’y replonger.
On prêta à Delon les affabulations les plus diverses, vomies par la sentine des imaginaires taris : ici le bâtard apocryphe, là le satrape du ménage, ailleurs la bisexualité de boudoir, et — horresco referens — jusqu’aux insinuations gratuites d’abandon à la poudre blanche et de pédo-proxénétisme !
𝒰𝓃𝑒 𝓅𝒶𝓇𝑒𝓃𝓉é 𝒶𝒷𝒶𝓃𝒹𝑜𝓃𝓃é𝑒 𝒶𝓊𝓍 𝒸𝑜𝓃𝒿𝑒𝒸𝓉𝓊𝓇𝑒𝓈Depuis l’aube des années 2000, un certain Ari Boulogne émergea des limbes médiatiques, se prétendant le fruit illégitime des noces de chair entre Delon et la chanteuse allemande Nico. Ce fut l’étincelle dans la poudrière, la rumeur qui fit couler l’encre de la presse. Il serait vain de nier que Delon se soit emparé autant de cœurs qu’Attila de territoires, mais la prudence commande de fouiller les faits humains dans leur complexité psychologique et historique, loin des jugements sommaires.
Delon, lui, a toujours nié cette paternité, n’accordant à Nico qu’un commerce éphémère, une passade sans lendemain. Pourtant, un paradoxe digne des tragédies antiques vint troubler ce récit : la mère de l’acteur, persuadée du lien de sang, le prit sous son aile, l’éleva comme un petit-fils, avant que la pension ne l’avale. Ce geste, cette certitude maternelle, jeta le trouble dans le récit officiel. Mais une blessure du temps n’est pas une preuve juridique. Le drame familial, complexe, emmêlé, échappe aux verdicts à l’emporte-pièce dont les médias se gargarisent.
Que l’on scrute les ressemblances faciales — ces miroirs aux alouettes qui trompent l’œil le plus exercé —, rien n’atteste d’une filiation. Aucune expertise génétique ne fut jamais réalisée, ni du vivant d’Alain Delon, ni après sa mort, comme si la vérité scientifique devait rester dans l’anti-chambre de la parole de fer.
Delon a toujours sacralisé sa descendance officielle, conçue au sein d’un cadre de vie structuré et revendiqué. Hors de ce cadre, point de salut. Son refus de reconnaissance légale ne procède d’aucune cruauté ; il est le choix d’un homme attaché à sa propre conception de la vérité, récusant une filiation qu’il ne tenait pas comme acquise, tout en balayant la science là où elle put trancher le débat.
Il écarta d’un revers de main l’éventualité d’une analyse scientifique, non par peur, mais parce qu’il pensait que ses mots chargés d’une gravité funèbre auraient dû peser plus lourd que le doute. Céder sur cette affaire, c’était nourrir les appétits de ses voix adverses, leur donner un pouce pour qu’ils prennent le bras. Il ne pactisait pas avec les rapaces de la vindicte publique.
« Moi je suis convaincu qu’Ari n’était pas son fils. Parce qu’Alain Delon était un homme de parole et qu’il avait le sens de la lignée, de l’honneur. Cela lui venait aussi de son sang corse. Je ne l’imagine pas abandonner un fils. Quel intérêt aurait-il eu à le faire ? C’est parce qu’il était convaincu qu’Ari n’était pas son fils que Delon s’est fâché avec sa mère quand celle-ci a décidé d’élever l’enfant. Il n’a pas voulu se soumettre à des tests ADN parce que, pour lui, sa parole aurait dû suffire. Il a certainement fait des recoupements de dates, mené son enquête. […] Alain Delon avait lâché : « Demandez plutôt à Nikos Papatakis ! ». Ce chanteur grec a été l’amant de Nico et c’est par amour pour lui que Nico a choisi son pseudo. Quand on voit la photo de Papatakis, c’est tout à fait plausible que ce soit lui le père d’Ari. […] Il y a aussi cet épisode où Delon propose à Marlon Brando de cacher en Suisse sa fille Cheyenne, recherchée par la police après le meurtre de son compagnon [commis par le frère aîné]. Cela prouve le vrai sens de l’amitié qu’avait Delon, à propos duquel j’ai reçu énormément de témoignages. Il s’est occupé des obsèques de Romy Schneider, de Mireille Darc quand elle a eu son accident [juste après leur séparation]. »
— Philippe Durant, dans son entretien du 3 septembre 2024 accordé au Parisien𝒰𝓃 𝒹𝑒𝓈𝓅𝑜𝓉𝒾𝓈𝓂𝑒 𝑒𝓃 𝓇𝑜𝒷𝑒 𝒹𝑒 𝒸𝒽𝒶𝓂𝒷𝓇𝑒 𝓅𝑜𝓊𝓈𝓈é 𝒿𝓊𝓈𝓆𝓊'à 𝓁𝒶 𝒻𝒶𝓇𝒸𝑒La piétaille se gave à voir le lion réduit à la fosse aux vipères du quotidien. Cette cohue, pour se consoler de sa bassesse roturière, brûle d’une piteuse espérance : découvrir que l’homme n’était qu’un colosse d’argile, une mascarade rutilant sous les ors du glamour, rongée de monstruosité et indigne de la flamboyance dont on l’a nimbé. Ses ruines deviennent, pour ainsi dire, l’absolution des pleutres : ils peuvent alors farder leur platitude des atours de la sainteté.
Delon n’a jamais cherché à policer son autoritarisme. Dans la passion comme dans le rapport à l’autre, il ignorait la demi-mesure, et sa manière d’exister dédaignait obstinément la souplesse des dispositions d’esprit faites pour plaire.
Mais l’époque, cette garce pleurnicharde, baignée dans le lait tiède de la sécurité et la moraline de la morbide compassion, ne sait plus lire l’intensité shakespearienne. Elle ne voit que trauma, qu’emprise, que pathologie. Ce qui était l’éclat d’un ascendant naturel, elle le traduit en label clinique, en chef d’accusation.
On a bâti une fable noire sur des grains de sable. Delon était plus retenu qu’on ne le peint, mais la meute a besoin de sang. Les médias, saboteurs du merveilleux, ont exploité ses fêlures familiales, chaque scorie offerte en pâture au cheptel, pour que la tragi-comédie continue et que l’ordinaire se sente lavé de sa propre grisaille.
Ce fut le fils cadet qui, dans Les Derniers jours du Samouraï, ouvrage signé par les journalistes Laurence Pieau et François Vignolle, entreprit de prolonger la chute jusque dans l’outre-tombe : non content de laisser le père rejoindre les morts, il voulut encore le traduire devant la basse-cour, comme si l’enterrement physique devait nécessairement être suivi d’une exécution symbolique.
Ce rejeton, Alain-Fabien de son prénom, l’accusa de violences durant son enfance, de l’avoir abandonné à son sort, et d’avoir violemment agressé sa mère, Rosalie van Breemen, faisant état notamment de frappes au visage et de lésions — tant nasale que costale. Il soutint encore que Hiromi Rollin, dernière compagne de l’acteur, aurait elle aussi subi des sévices comparables.
Douze ans avant la publication de l’ouvrage, les mêmes accusations avaient déjà fait surface. Alain-Fabien y évoquait des tabassages conjugaux à l’égard de sa mère (cf. : Vanity Fair Italia du 19 février 2013). Il convient toutefois de distinguer le récit rapporté de ce qui a pu être établi : aucune confirmation médicale indépendante ni reconnaissance formelle de ces faits par la « victime » n’est ici produite.
Plus révélatrice que l’accusation elle-même était la manière dont elle fut lancée : non comme un apitoiement — comme il le fera dans le livre —, mais comme une jubilation, estimant qu’elle avait mérité son « sort ». Cette saillie intervenait sur fond de conflit ouvert avec ses deux parents.
Dans le même temps, il se présentait lui-même comme « cible » de mauvais traitements parentaux. La contradiction, ou du moins le contraste rhétorique, mérite d’être relevé : hier comme aujourd’hui, les mêmes convulsions familiales pouvaient être mobilisées pour nourrir des registres radicalement différents — tantôt celui de la revanche, tantôt celui de la souffrance.
Ces accusations soulevèrent Alain Delon d’indignation. Il les écarta avec véhémence, jurant n’avoir jamais levé la main sur ses enfants et ne reconnaissant qu’une seule mandale à l’adresse de sa compagne d’alors — suffisante, cependant, pour mettre en branle la frénésie soviétique de ces tarées féministes, déjà prêtes à réclamer le pilori. Pour ce qui est des fractures, l’arithmétique est impitoyable : Alain-Fabien avait 7 ans quand ses parents se séparèrent. Le narratif se brise contre la chronologie.
« Je suis horrifié et dévasté de tristesse, comme la sœur et la mère d’Alain-Fabien. Ce sont des insanités. Mon fils est complètement paumé et ne donne des interviews à sensation que pour l’argent. […] Je ne suis pas un homme qui tape ses enfants ! »
— Alain Delon, dans son interview du 23 février 2013 accordée au ParisienPourtant, le même jour, le récit changeait de tonalité. Alain-Fabien revint sur l’entretien, niait les propos rapportés, les imputant à une déformation de ses paroles ; il assurait n’avoir jamais surpris son père en train de battre sa mère et rejetait toute présentation de lui-même comme enfant élevé sous les coups, mais reconnut certains débordements paternels — accès de fureur, cheveux empoignés, faïence fracassée, vitres réduites en éclats — tout en l’accusant de l’avoir laissé sans ressources et sans toit.
Ce n’est là que le glapissement d’un chenapan de la fortune qui, n’ayant reçu en partage que le nom sans la trempe, confond l’héritage avec un dû et la reconnaissance avec une insulte. Ne pouvant dresser la moindre once de ce qui s’appelle un homme, il s’est fait le dévastateur de l’héritage qui l’écrasait. N’ayant pas su instituer sa propre stature, il a préféré brûler la fonderie. Puis, tel un page fuyant son duel, il prit la poudre d’escampette à travers les gazettes, tirant de ses rancœurs le costume du martyr tenaillé par un géniteur sans scrupules — pour mieux masquer qu’il n’avait jamais foulé l’arène !
Alain Delon l’aurait donc si cruellement abandonné quant aux largesses matérielles qu’il lui ouvrit les portes du cinéma, prit en charge sa scolarité dans des établissements réputés et continua de lui apporter son soutien public lorsqu’il fut condamné, dans une affaire où une adolescente avait été blessée accidentellement par une arme à feu, tandis que les circonstances exactes du tir demeuraient controversées. On a connu des maltraitances plus dispendieuses !
Delon soutenait, pour sa part, que son fils avait quitté le domicile familial de son plein gré. Des années plus tard, Alain-Fabien livra une version qui, sans être identique, apportait un autre éclairage : à sa majorité, son père lui aurait remis une lettre lui signifiant qu’il lui appartenait désormais d’assumer sa propre existence (cf. : Gala du 7 février 2019). Il assembla alors ses affaires et quitta le cocon familial pour se confronter aux écueils de la vie active, hors du confort douillet auquel il s’était accoutumé.
Et comme tout enfant dorloté, le choc de cette émancipation brutale — et avec elle vient la nécessité de faire ses preuves sans la tutelle qui, jusque-là, amortissait les coups — lui fut difficilement supportable, donc il déversa des doléances, fit larmoyer dans les chaumières, multiplia les griefs contre son père car celui-ci souhaitait l’aguerrir : un sevrage dont le fils réclama le remboursement.
Pour prendre la mesure de sa versatilité, il n’y a qu’à suivre ses déclarations : il signifia, devant un quotidien autrichien, qu’ils n’étaient pas une « vraie famille » (cf. : Die Presse du 21 novembre 2017), mais une semaine plus tard, il fit volte-face avec une célérité remarquable pour s’écrier à la déformation, jurant qu’ils étaient tous « en bons termes » (cf. : Gala du 29 novembre 2017). Plus près de nous encore, il reconnut que ses prises de parole servaient à attirer l’attention des siens (cf. : Le Parisien du 18 avril 2023) — ce qui revient à reconnaître qu’il n’y eut pas déformation, mais volonté de blanchir ses propos après coup — quitte à reprendre ensuite le même discours !
Ces virages entre accusations virulentes, démentis, réconciliations puis réitérations post-mortem illustrent la volatilité des états d’âme dominés par le ressentiment. La parole de ce fripon semble ainsi suivre une étrange marée : elle se retire avec l’apaisement, puis revient avec la rancœur, charriant à nouveau son lot d’accusations.
Les contradictions successives donnent surtout à voir une parole devenue, chez cet être manifestement instable, à la fois exutoire passionnel et instrument d’existence médiatique : elle semble fluctuer au gré des soubresauts de l’émotion, plutôt que de s’arrimer à des faits constants. On ne fait plus féminin comme mentalité ! De l’opiniâtreté paternelle, il n’en a recueilli qu’une résonance assourdie.
Le problème, au fond, était moins de devenir artiste que de naître après un orfèvre de son domaine. Tout, autour de lui, portait déjà la rémanence du père : le nom, la notoriété, l’œil de la multitude, jusqu’à l’espace laissé à celui qui venait après. Il ne lui restait qu’une bataille, la plus ingrate de toutes : parvenir à exister sans être immédiatement ramené à celui dont il était le fils.
Sa révolte semble s’être nourrie de deux combats distincts. D’abord, celui d’un fils qui devait lutter contre la prééminence du père pour arracher à son nom une identité qui lui appartînt en propre : avant de pouvoir élever son royaume, il lui fallait abattre le prédécesseur. Ensuite, celui d’un héritier qui se croyait moins bien loti dans la distribution des prédilections paternelles, surtout face à sa sœur Anouchka. L’affection, comme le patrimoine, devenait alors une sorte de balance intime dont il jugeait les plateaux iniquement chargés, comme si la cité familiale obéissait à une justice distributive dont il se jugeait lésé.
L’enfant abandonné qu’Alain Delon avait été ne disparut jamais tout à fait derrière le père qu’il devint : cette blessure ancienne pesa sur la manière dont il éleva ses fils. Avec eux, le silence affectif, la rudesse éducative et cette distance — à certains égards glaciale — veillaient à reproduire, au moins en partie, les duretés qu’il avait lui-même connues.
Il entendait ainsi les jeter dans la mêlée, les obliger à se frotter au réel plutôt qu’à les maintenir sous cloche. Mais ce qu’il concevait comme une école d’affermissement et de dépassement de soi pouvait être reçu par ses enfants comme une carence d’amour. Il voulait les cuirasser contre l’existence ; ils pouvaient ressentir ce rempart comme une barrière contre leur propre père.
Avec Anouchka, Delon pouvait déposer l’armure, et le lien devenait plus fusionnel, plus tendre, pratiquement réparateur. Avec ses fils, la relation était traversée par la rivalité, l’exigence et la forge, celle avec sa fille paraissait placée sous le signe de l’affection, de la proximité et d’une adulation. Cette complicité se traduisit aussi dans la place qu’il lui accorda à l’automne de sa vie : il la désigna comme exécutrice testamentaire, lui confiant la charge de veiller à l’exécution de ses dernières volontés ainsi qu’à la préservation de son nom et de son image. Elle fut également appelée à recevoir une part plus importante que ses frères.
Tout cela permet de comprendre le revirement d’Alain-Fabien lorsqu’il renouvela ses forfanteries pour Les Derniers jours du Samouraï. Derrière ces déclarations se fait jour une double amertume : celle d’un ego meurtri et celle d’un fils se croyant relégué par le favoritisme assumé de Delon envers sa fille.
Le fils pouvait y voir un déni de paternité : comment ne pas se sentir éclipsé lorsque les distinctions semblaient se concentrer ailleurs ? Mais au-delà du différend familial se livrait une bataille plus vaste. Tant que Delon gardait la démesure d’un titan dont le nom saturait la mémoire collective, le fils risquait de rester prisonnier d’une identité par procuration. Il espérait une statue à son effigie ; à défaut d’en avoir une, il voulut déboulonner celle du commandeur pour espérer apparaître enfin seul dans le paysage — prenant la parole pour massue et le bobard pour burin.
Si les accusations concernant Rosalie van Breemen ne sont, en l’état, étayées par aucun élément permettant d’en établir la réalité, s’agissant d’Hiromi Rollin, l’affaire offre une tout autre physionomie : dans Envoyé spécial, sur France 2, le 12 septembre 2024, elle affirma avoir subi de la part de l’acteur des coups, des étranglements et des menaces armées.
Les complaintes de cette femme prirent place dans le climat d’une guerre froide avec la progéniture de l’acteur, les deux camps se renvoyant à tour de rôle une bordée d’accusations, pour la plupart non-confirmées, certaines néanmoins accompagnées d’indices ou d’éléments venant les conforter. L’acteur agonisant, l’appât du gain se faisait prégnant, jusqu’à faire éclater le conflit au cœur même de la fratrie, dès lors que la ligne de front fut déplacée.
Le 3 juillet 2023, le clan fit entrer la guerre dans le palais judiciaire : plainte pour harcèlement moral, maltraitance animale et détournement de correspondances, Alain Delon lui-même venant joindre son nom à l’assaut. Deux jours plus tard, l’aîné, Anthony, enfonçait le clou : Hiromi Rollin définitivement chassée du domicile, une seconde plainte venait charger l’acte d’accusations de violence, de séquestration et d’abus de faiblesse. Le feuilleton familial prit les proportions d’une guerre de succession.
En substance, les enfants reprochaient à Hiromi d’avoir exercé sur leur père une pression constante : contrôle de ses visites et de ses communications, filtrage de ses appels, interception de son courrier, privation ou retard allégué de soins, dénigrement et apostrophes envers la famille, jusqu’à des violences qui auraient été infligées à l’animal de compagnie du foyer — coups de saton, décharges électriques et réclusion au chenil.
Alain Delon soutint la plainte familiale, sans que les sources permettent pour autant de lui attribuer personnellement chacune des qualifications qui y figuraient. Mais un détail, en apparence secondaire, se révèle pourtant éclairant : le 27 juin 2023, il déclara ne plus vouloir héberger Hiromi Rollin dans sa résidence, dénonçant un comportement qu’il qualifiait de « vindicatif et agressif ». Elle eut beau faire pleuvoir les dénégations, aucune ne pouvait à elle seule lui servir de blanc-seing : nier les accusations n’est pas les dissiper, pas plus que répéter son innocence ne suffit à la consacrer.
Forcément, un homme affaibli comme l’était alors Delon devient un territoire convoité. L’emprise imputée à Hiromi pouvait être lue comme une entreprise de captation : s’emparer de l’accès au père du domaine pour exercer, par ricochet, une influence sur les dernières parcelles de sa puissance.
Les enfants virent dans cette présence étrangère une atteinte à leur droit de filiation : une parvenue s’était, selon eux, interposée entre le sang et le trône. Les plaintes furent déployées comme le bras armé de la reconquête : briser l’enclos qui les tenait à distance, rouvrir les portes de la figure paternelle et rendre à la lignée ce qui lui revenait.
Sur ces entrefaites, le 28 juillet, Hiromi riposta sur le terrain judiciaire, déposant plainte pour dénonciation calomnieuse, vol de biens et violences en réunion. À l’en croire, les accusations lancées contre elle n’étaient qu’une « pure invention » ourdie pour la retrancher de la vie d’Alain Delon. Elle affirmait avoir été expulsée manu militari par un garde du corps et désignait les enfants comme les instigateurs de ce qu’elle présentait comme une mise à l’écart brutale. Le « vol » put concerner la disparition d’une partie de ce qu’elle disait être son patrimoine intime : objets précieux, argent, documents, photographies, souvenirs, correspondances conservant la trace de son histoire avec Delon, ainsi que les présents reçus de l’acteur.
Près d’une cinquantaine de témoins furent entendus. Les enquêteurs perquisitionnèrent les domiciles d’Alain Delon et d’Hiromi Rollin, épluchèrent les éléments téléphoniques et financiers versés au dossier et firent procéder à une évaluation médicale de l’acteur. Puis, le 4 janvier 2024, le parquet de Montargis referma le dossier : les plaintes des deux camps furent classées, les infractions dénoncées n’étant pas suffisamment caractérisées. Au terme de cette vaste confrontation judiciaire, aucune des deux versions ne parvint à s’imposer comme vérité pénale établie.
La dénonciation calomnieuse s’échoua sur le récif de la preuve, la mauvaise foi des enfants n’ayant pu être caractérisée. Le vol ne franchit pas plus la même muraille : une restitution fut convenue, mais Hiromi Rollin soutint n’avoir retrouvé qu’une partie de ses biens. Quant aux autres, leur trace se perdit dans le brouillard du dossier, sans que le public sache jamais où s’acheva leur histoire.
Restait la question de 110.000 euros en espèces, dont Hiromi Rollin revendiquait la propriété. L’aîné contestait qu’il puisse s’agir d’un vol, affirmant que la somme avait été retrouvée parmi ses affaires et non dérobée, tout en soupçonnant qu’une partie de cet argent pouvait provenir de retraits opérés avec la carte bancaire d’Alain Delon — de l’ordre de 900 à 950 euros par semaine pendant plusieurs mois. Hiromi opposait à cette lecture une autre origine : ses économies personnelles, augmentées, selon elle, d’un héritage.
Partant, l’enquête put remonter la piste de l’argent : retraits effectués avec les coordonnées d’Alain Delon, fréquence des opérations évoquées par Anthony, origine de la somme découverte lors de la perquisition, examen des comptes bancaires des deux parties, recherche d’éventuels transferts, dépenses ou avantages financiers. Mais aucune charge suffisante ne fut finalement retenue contre Hiromi Rollin au titre de l’abus de faiblesse. La piste financière, pourtant inspectée sous toutes ses coutures, ne permit donc pas de faire émerger une infraction caractérisée. Quant au devenir précis de la somme après sa récupération par les gendarmes, sa trace s’évanouit au-delà du dernier acte connu.
Concernant l’agression qu’elle disait avoir subie, les images vinrent jeter leur propre lumière sur le nœud de l’affrontement et permirent d’écarter la commission d’un acte positif de violence lors de son expulsion. Mais cette lumière avait ses frontières. Le communiqué ne révèle ni le nombre de caméras, ni l’étendue de leur regard, ni l’origine des enregistrements — surveillance, téléphone ou autre dispositif — pas plus que les potentiels angles morts. La scène fut filmée ; tout ce qui s’y déroula n’en fut pas nécessairement visible.
Dans ce qui touchait à Alain Delon, aucun acte de violence à son encontre ne fut constaté, ni par les témoins, ni par les professionnels de santé qui le visitaient régulièrement — et pareillement pour le berger malinois du manoir. Le dossier ne fit apparaître ni vidéos de surveillance du domaine exploitées par les enquêteurs, ni enregistrements sonores concluants, ni expertises médicales objectivant des violences ou une emprise caractérisée.
Le parquet ne manquait toutefois pas de relever que certains témoins avaient perçu chez Hiromi Rollin une attitude jugée « directive » mais cette pierre ne suffisait pas à faire s’effondrer la voûte : aucun lien causal entre ce comportement et une dégradation de l’état de santé d’Alain Delon ne fut établi, condition nécessaire à la caractérisation d’un harcèlement moral. La vulnérabilité d’Alain Delon ne put, elle non plus, être juridiquement requalifiée en abus de faiblesse.
Seulement voilà : Hiromi s’est elle-même prise en défaut. Lorsque la plainte courait encore, et qu’elle s’employait à s’exonérer de toute culpabilité, elle enjolivait le panorama conjugal, brossant une image d’Épinal aux gestes tendres : le couple avait, à l’entendre, retrouvé ses couleurs de carte postale. Puis, l’acteur mort, elle a recalibré son discours pour hurler à l’oppression. C’est le loisir des faibles : changer de vérité comme de gant, et faire de la voix tue des morts une caisse de résonance pour leurs repentirs de façade.
Un point, et non des moindres, mérite d’être souligné : le 12 juillet 2023, lors de son audition à son domicile, Alain Delon a clairement pris fait et cause pour la plainte des enfants, déclarant qu’il ne souhaitait plus voir Hiromi — ce qui est pour le moins évocateur. Mais si les enfants s’arc-boutaient alors à la réduire au rôle paisible de « dame de compagnie », pour mieux la délégitimer — elle occupait la place qui convenait à la mère des deux cadets —, le père apportait une tout autre nuance : il la connaissait depuis une trentaine d’années, d’abord professionnellement, ayant été assistante-réalisatrice sur ses productions, puis dans le cadre d’une relation devenue « plus intime », avant de redevenir professionnelle.
La nature même de cette relation sera finalement « confirmée » par Alain-Fabien, qui se rangera, dans l’enquête en librairie Les Derniers jours du Samouraï, derrière les accusations formulées ultérieurement par Hiromi, comme si leur reprise en constituait soudain le renfort. Du pain bénit pour la diffamatrice : celui qui avait joint son nom à la première plainte déposée contre elle venait désormais entériner son propre récit. Ce faisant, il tournait le dos à la version défendue par la famille depuis 2023 — version qu’il avait pourtant lui-même cautionnée. De plaignant à caution du récit adverse : la girouette chevronnée avait, une fois encore, changé de vent.
Lorsque le père était aux portes de la mort et que le pactole successoral n’avait pas encore trouvé ses bénéficiaires, le benjamin du clan fit chorus, avec la fratrie, contre la pièce rapportée du sérail. Puis la barricade tomba, et avec elle, comme par enchantement, ses certitudes. Le jeune funambule de la contorsion discursive, jusque-là vent debout contre Hiromi, feint subitement de mettre de l’eau dans son vin, se découvrant des trésors d’indulgence à son endroit et prêtant une oreille complaisante à ses lamentations de crocodile. Il semblerait que, aux antipodes du père, cet acrobate n’emploie pas la parole pour rendre compte du réel tel qu’il le juge, mais pour le plier à ses intérêts et aux exigences de son ego. C’est le degré zéro de la grandeur d’âme.
Après Alain-Fabien, le livre convoque une « amie » de Hiromi — fantôme commode, sans blaze ni visage — qui jure l’avoir vue couverte d’ecchymoses et assure que Delon a manqué de lui donner la mort deux fois. Accusatrice derrière le rideau, parole sans signature : dans ce prétoire sans contradicteur où les vivants changent de bannière selon le sens du courant, le disparu n’a même plus droit à un dénonciateur assez téméraire pour sortir du paravent.
Que Delon ait eu la colère facile, soit : c’est un trait connu, presque un brevet de virilité de nos jours. Mais entre l’impulsion et le tableau d’épouvante qu’on nous maquille, il y a tout l’espace du roman.
Des balivernes suffisamment grotesques pour sidérer jusqu’au demi-frère Anthony — pourtant rompu à la rude éducation paternelle —, qui, sans invalider les « témoignages », assure n’avoir jamais assisté à la moindre scène de cette nature, ni avec sa mère, Nathalie Delon, ni avec aucune des compagnes du père.
« Les témoignages de violence me surprennent. C’est terrible. Je ne sais pas quand ces événements se sont passés. Mon père n’a jamais levé la main sur ma mère. Je n’ai jamais vu mon père violent. Je n’ai jamais vu aucune de ses femmes avec des yeux au beurre noir. »
— Anthony Delon, dans l’émission 22h Max sur BFMTV diffusée le 22 mai 2025Devant les gendarmes, Delon reconnut avoir parfois corrigé Hiromi sous l’effet de l’exaspération, mais le procès-verbal rapporte qu’il mimait le geste d’un soufflet, qu’elle lui rendit à son tour (cf. : Le Parisien du 24 janvier 2024) : ce qui sera confirmé par Hiromi dans son entretien en 2024 — non sans forcer le trait, avec une emphase proprement féminine.
Delon, en confessant ses réprimandes réelles, désarme la version du cadet et de la compagne : s’il était le bourreau qu’on décrit, pourquoi reconnaîtrait-il des faits véniels ? Pourquoi ne pas tout nier ? Parce que la vérité, même « effarante », est plus facile à porter qu’un mensonge trop gros. Ses calomniateurs, eux, ont choisi le mensonge à la vérité — parce que la vérité, modeste, ne se vendait pas assez cher.
Le témoignage anonyme en plastique mâché ne ratifiera celui d’Alain-Fabien que si l’on établit successivement qu’elle a vu les blessures, qu’elles aient existé, qu’elles étaient bien le fruit de violences, qu’elles étaient imputables à Delon, et que son observation était indépendante du récit d’Hiromi — et, de préférence, qu’elle ait été saisie sur le vif et qu’il en subsiste quelque chose dans les archives.
Or, dans les éléments du livre que le public est en mesure de consulter, la moindre trace de ces six degrés de vérification fait dûment défaut. Les chiffons de presse ont beau se transmettre pieusement la parole de cette « amie », la répétition ne saurait suppléer la pierre de touche des faits. Une confidence, quand bien même elle fût reprise à grand renfort de manchettes et de commentaires, ne se transforme pas miraculeusement en constat médico-légal, pas plus qu’en pièce judiciaire.
Lors de son audition, Delon ne décrivit pas, en termes circonstanciés, un harcèlement moral ou un abus de faiblesse comparable à ceux allégués par ses enfants. Des indices n’en donnent pas moins du crédit à leurs accusations : lassitude patente, répugnance, suspicion d’une relation gagnée par le calcul, et reproche d’une insistance sempiternelle autour d’un mariage auquel il s’était catégoriquement refusé.
Fin 2022, Delon avait déjà tiré le verrou. Dans une lettre — probablement datée du 31 décembre —, il fermait à Hiromi toutes les issues : celle des épousailles, celle du nom, celle des biens et du patrimoine, jusqu’à celle de son propre domicile. Anouchka rapporte avoir assisté à une « terrible dispute », durant laquelle Hiromi aurait poursuivi son père de ses demandes de mariage, la querelle se changeant en déluge de cris et d’injures (cf. : Paris Match du 13 juillet 2023).
Sans disposer des données médicales ou testimoniales permettant d’en certifier chaque circonstance, ceci n’empêche pas d’entrevoir une dynamique compatible avec un sujet vénal exerçant une violence psychologique, doublée d’un enjeu patrimonial : obtenir, par l’alliance, des droits sur la succession de l’acteur. À juste titre, comme il l’indique dans l’audition, Delon paraît avoir pressenti, derrière l’alliance espérée, quelque dessein intéressé.
La poigne de caractère de l’acteur laisse envisager que c’est dans ce climat que la tension a pu trouver son débouché dans les torgnoles dont elle se plaignait, et qui, partant de là, étaient la juste rançon de ses provocations — de quoi pavoiser !
Jean-Pierre Lécluse, projectionniste privé d’Alain Delon, avait déposé à la presse un témoignage sans filtre : depuis qu’Hiromi régnait sur la maisonnée, l’acteur, disait-il, n’était plus que le reflet amoindri de l’homme qu’il avait été (cf. : Le Parisien du 7 juillet 2023). Elle abusait de lui, s’interposait sans relâche dans leurs échanges lorsqu’il venait lui rendre visite. Delon, pourtant, n’était pas homme à abdiquer sa pugnacité — et moins encore devant les caprices d’une femelle : il tint tête aux injonctions, imposant sa volonté. Le témoin ne dissimulait pas son soulagement après les plaintes déposées par les enfants, soupçonnant aussi Hiromi de chercher à faire main basse sur Delon.
Une fois bazardée, déboutée de ses prétentions patrimoniales, elle revient se pavaner sous les feux de la rampe, décrivant la relation passée comme une mer où les bourrasques se succédaient aux accalmies, après avoir longtemps revendiqué la fusion amoureuse. La forteresse de Douchy-Montcorbon lui ayant clos les portes, la parole publique devient le dernier champ de bataille où reprendre l’ascendant et redistribuer les rôles. Il ne reste alors qu’à ébrécher les murailles, écorner l’intouchable Delon, pour solder l’affront de l’exclusion. L’histoire se réécrit en sens inverse : la subalterne s’estompe, laissant place à la rescapée du « tyran » derrière les murs.
Cet exhibitionnisme mélodramatique remplit la fonction de testament : obtenir réparation — ou une part du patrimoine — par le biais d’actions en justice, à la faveur de l’impossibilité pour le regretté de se défendre ; se greffer à un nom en vue pour s’offrir une place sous les projecteurs, au bénéfice de sa carrière et de ses intérêts privés, sans hésiter, au besoin, à retoucher le passé ; exploiter l’absence de l’accusé en permis de régler ses vieux comptes — jalousies anciennes, rupture mal-digérée, aigreur — à l’abri de toute riposte ; capitaliser sur la monomanie contemporaine autour de la bastonnade nuptiale pour travestir des rancunes sous les dehors de la dénonciation, où les simagrées lacrymales de l’accusatrice bénéficient d’une avance difficile à rattraper.
À propos du témoignage cousu de fil blanc, glané pour les besoins du manuscrit journalistique, il n’est que l’habillage de la sororité, dans cette ère où la femme, idole de plâtre, siège sur un promontoire de faiblesse. Sa langue perfide, sanctifiée comme une relique, devient parole d’Évangile dès qu’elle répand son fiel accusateur — sans jamais craindre le châtiment du parjure, car notre juridiction, dévoyée par l’asymétrie de genre, a brisé l’étalon de la preuve. Ainsi, toute consœur qui s’aviserait de toucher au récit sacré se condamne à la fournaise de l’opprobre, et le dossier s’épaissit du placard d’une vérité qu’aucune âme qui vive ne se hasarde à confronter.
Dans cette lice, aucun ne quête la vérité : chacun s’empare de la plume pour capter les derniers rayons d’un astre à son couchant, dont la gravité continue d’attirer les ambitieux. Le vernis craque, les vrais visages se détachent du décor, les joutes familiales s’exposent en déballage public, dévoilant l’effondrement des vieilles ramures sous le choc des vanités nues.
Hiromi passée par-dessus bord, le manoir, privé de sa dernière digue, se perdit dans les méandres de la curée des couronnes, où des individus, pris dans l’engrenage de forces généalogiques qui les dépassent, s’agitent pour exister dans l’aura titanesque du père.
Ce foyer de passions — plus chaotiques que joyeuses — voit chacun revendiquer la dépouille morale, matérielle et symbolique de l’acteur. Les accrochages fratricides autour des choix médicaux de fin de vie, du partage du butin et de la garde du domaine gâtinais ne sont que les efflorescences d’un mal profond : l’extinction du destin commun. Sans cette transcendance, la demeure n’est plus qu’une arène où s’entre-dévorent des appétits au ras du sol.
On ne saurait ignorer que ce primat de l’individualité suintant autour du personnage d’Alain Delon — qui put être autant son nerf de guerre que son talon d’Achille — rendait la coexistence familiale ardue, car l’homme ne trouve pas son accomplissement dans l’autarcie mais dans le lien à autrui. Cette dette invisible, immolée au culte du Moi sans partage, s’annihila, auprès de sa postérité, en une collision de volontés orgueilleuses.
Sous la patine de ses défauts, la chape de Delon sur son fief obéissait nonobstant à une hiérarchie cosmique où chacun devait assumer pleinement ce qui lui était échu, et le faire avec éminence — mais que venaient fendiller les travers du siècle. Sa rigueur n’était que le pathos du lointain, non le fouet du tyran : il exigeait la flamme chez autrui parce qu’il s’y perdit le premier. Un vrai asservisseur broie l’être et le bien. Or, Douchy-Montcorbon fut un asile d’azur pour les bêtes, les muses et les siens, cimenté par le devoir et le verbe — comme le crient la loyauté de ses convives et l’osmose qu’il y grava.
« À l’issue de cinquante-six ans de carrière, je suis naturellement au fait — pour en avoir été l’objet — des infâmies médiatiques les plus obliques qui, sous couvert d’un illusoire devoir d’informer, labourent les caniveaux de mes circonférences au nom d’une spéléologie journalistique qui déshonore les auteurs et non leur cible. »
— Alain Delon, dans une lettre au rédacteur en chef de L’Illustré, publiée par La Tribune de Genève le 13 mars 2013𝒰𝓃𝑒 𝓈𝑒𝓃𝓈𝓊𝒶𝓁𝒾𝓉é 𝓅𝑜𝓁𝓎𝓂𝑜𝓇𝓅𝒽𝑒 𝒹𝑒𝓈 𝓅𝓁𝓊𝓈 𝒻𝒶𝓃𝓉𝒶𝓈𝓂é𝑒𝓈Profaner le mystère en le ramenant au plan horizontal de la braguette et du secret individuel est l’arme démocratique par excellence. Le type grégaire, privé de santé conquérante, de cette sévérité envers soi et de cette grandeur d’auto-détermination, jouit sourdement à piétiner les esprits tutélaires.
À peine la tombe de l’acteur fut-elle scellée que Bernard Violet courut rééditer son brûlot Les Mystères Delon — que l’intéressé, de son vivant, avait traîné devant les juges, ulcéré par son indiscrétion bravache — et y greffa la rumeur — taillée pour devenir virale — d’une double nature d’Alain Delon.
Il faut une âme de charognard pour épier le dernier soupir avant de distiller sa bile. Ne pouvant se mesurer à la superbe du Samouraï en pleine lumière, le biographe frappe dans la nuit du sépulcre pour faire choir ce qui cristallise son envie mesquine. Débusquer une bisexualité supposée comme une tare inavouable, c’est abolir la disproportion qui humilie le barbouilleur.
La rumeur a pris figure humaine — celle d’Helmut Berger, ce satyre autrichien qui rampa dans le lit de Visconti et vit en Delon l’usurpateur de son trône. Narcisse blessé, il l’accusa de vouloir lui prendre son maître — et ne pouvant lui ravir les rôles, il lui fabriqua une réputation. Berger ne parla jamais d’amour entre Delon et Visconti — le fait est qu’interrogé par Gala le 25 mars 2015, le courtisan déchu aux mœurs vénitiennes affirma n’avoir jamais su ce qui s’était joué entre eux — mais ses geignements, comme des graines de poison, germèrent dans les salons. Ils laissèrent derrière eux une traînée d’ambiguïtés dont le cercle des commères se chargea de tirer toutes les conclusions abracadabrantesques.
Ce milieu du cinéma, qui ne reconnaît d’autre morale que celle de la table rase, ne pouvait qu’entreprendre de brouiller les derniers contours de l’ordre formel dans le marais de l’indifférenciation généralisée. Plaquer une bisexualité à un archétype viril — voilà le tour de passe-passe de ceux qui réécrivent son intimité à l’aune de leurs marottes transgressives.
C’est dans cette fosse aux rancœurs — peuplée de jaloux, de vermines et de renégats de leur propre sexe — que Violet vient mendier ses « confidences ». Lui qui, en oracle improvisé des arrière-salles, reconnaissait n’avoir pas le moindre lambeau de preuve pour donner consistance à ses filandreuses logorrhées. Alors, pour habiller le désert des faits, il brode l’incroyable : Delon aurait mêlé ses nuits à celles de Daniel Guérin — apôtre du marxisme en déliquescence, héraut de l’inversion militante.
Là, l’extravagant, lorsqu’il est assez savoureux, franchit les portes de la raison sans même les faire grincer. Il se faufile de bouche en bouche, sédimente dans les esprits, puis finit par revêtir le masque du vrai. La foule se repaît davantage de ce qui éclabousse que de ce qui résiste à l’examen, des tableaux salaces que des faits dépouillés, des anecdotes qui font frissonner que des vérités qui exigent de les instruire.
En bonne logique — celle des maîtres, pas des rhéteurs —, un témoignage de seconde main, sans pièce matérielle contemporaine aux faits, ne pèse pas plus qu’un crachat dans le vent. Or, de Daniel Guérin — qui tenait registre de ses odieuses intrigues de l’alcôve comme de ses sordides combats, avec la prolixité des apparatchiks —, il ne reste aucune correspondance, aucun journal intime évoquant cette liaison.
Le biographe, en bonimenteur plutôt qu’en historien, procède par induction conjecturale : d’une poignée de main professionnelle, il infère une étreinte charnelle. Qu’est-ce donc, si ce n’est du viol, à peine voilé, du principe de causalité proportionnée ? C’est que Violet porte somptueusement bien son nom dis-donc ! On ne déduit pas d’une fréquentation cinématographique une fornication, sauf à confondre son métier avec celui d’un romancier de gare.
Mais il y a plus grave : le gouffre doctrinal qui les oppose comme le sable et la neige. D’un côté, Delon — l’homme de l’ordre, de la rectitude, de la permanence anthropologique. De l’autre, Guérin — l’anarcho-syndicaliste, le fossoyeur de la morale, la quintessence de la subversion libertaire. C’est forcer l’inconciliable que de les marier.
Enfin, le temps lui-même les sépare. Aux années 1950-1960, Delon ne foule pas la même terre que Guérin. Il est ailleurs, déjà happé par la lumière : percée éclatante, plateaux de cinéma, visages, projecteurs, vertige d’une gloire qui monte à vue d’œil — sans aucune communauté de nature avec les conclaves enfumés des partouzes communistes ! Entre eux, ce n’est pas seulement une divergence d’idées : c’est une différence de monde, de chair, de rythme et de destinée. Les rapprocher, c’est faire mentir l’époque.
Le 17 novembre 2024, invité sur C8 au plateau de Face à Hanouna — ce cirque pour plèbe —, Violet commit l’aveu qui ruine son entreprise. Il confessa que dans les officines de la débauche homosexuelle, des figurants sans lustre se rengorgeaient d’avoir possédé Delon. Mais — détail qui tue — « par vantardise », précisa-t-il lui-même. Quand il interrogea sur le moment, la manière et les circonstances, il n’en ressortait que du vide, du flou, des balbutiements de faussaires pris la main dans le sac du mensonge.
Même l’accusateur, le biographe, dut admettre que leurs récits ne tenaient pas debout. Ainsi, toute la pyramide de sa calomnie repose sur des hâbleries de ratés, des sornettes de chambres closes. Lui-même n’y croyait pas. Mais il publia. Parce que le mépris du vrai, chez ces marchands de papier, vaut mieux que la dignité du silence. Publier, même le faux, c’est encore occuper la scène. Se taire, c’est consentir à l’effacement. Alors il a choisi la lumière à n’importe quel prix — quitte à ce qu’elle soit celle, blafarde, du fracas.
Des décennies à dépecer la vie de Delon, à retourner ses escapades nocturnes comme des chambres de passe, à forcer les portes de l’invisible, avec au programme des dizaines de biographes, des centaines d’enquêteurs, des milliers d’heures d’investigation — et que reste-t-il ? Rien, pas même la légèreté d’un fétu de paille. Nul homme ne s’est jamais levé, à visage découvert, pour inscrire son nom au front d’une liaison clandestine avec Alain Delon.
« Je n’ai jamais rencontré d’homme qui m’ait dit : ‘J’ai couché avec Delon’. Ce qui est sûr, c’est qu’Alain Delon fascinait les hommes comme les femmes. »
— Philippe Durant, dans son entretien du 3 septembre 2024 accordé au ParisienL’acteur avait déjà été appelé à répondre de cette accusation, et elle semblait moins l’atteindre qu’elle ne l’amusait. Lorsqu’il fut interrogé par L’Express, le 10 mars 1969, ses paroles laissèrent derrière elles une traînée d’équivoque : assez troubles pour nourrir les commentaires, assez ouvertes pour que chacun y projette ce qu’il voulait y trouver. Mais l’équivoque n’est pas la confession. Rien, dans cette réponse, ne permet à elle seule de transformer une insinuation en fait établi.
Elle peut se lire comme une bravade plutôt que comme une reddition : une manière de laisser la dualité prospérer tout en refusant de lui donner la forme nette d’un aveu. À ceux qui attendaient de lui qu’il baisse la garde, il opposait précisément l’inverse : un sourire, une pirouette, un défi. Il ne se justifiait pas ; il rendait une fin de non-recevoir.
Cette réplique ressortait au même dédain que celui avec lequel il se plut à brandir le mot « fasciste » comme un étendard — encore que Delon était idéalement plus proche des faisceaux de licteur que de la cage aux folles, fort heureusement —, comme une façon de lancer la pierre dans la mare, puis de regarder les remous avec une hauteur flegmatique. Ses contempteurs pouvaient s’indigner, interpréter, extrapoler : il leur abandonnait le tintamarre, sans leur concéder pour autant la confession qu’ils espéraient.
Ce ne fut qu’au soir de sa vie qu’il consentit à revenir sur cette vieille rumeur qu’il repoussa sans tergiverser, assurant qu’il avait, dans sa jeunesse, toujours éconduit les avances masculines dont il avait pu faire l’objet.
« C’est arrivé [que des hommes me désirent], très peu, quand j’étais beaucoup, beaucoup plus jeune et eux beaucoup, beaucoup plus vieux, […] en leur expliquant simplement que je n’étais pas comme ça, que je ne marchais pas pour ça. »
— Alain Delon, dans son entretien du 17 juin 2021 accordé à Paris Match (n°3763)Mais Violet ne s’arrêta pas là. Il fit de la spéculation une machinerie narrative, incriminant Alain Delon dans l’assassinat de Stevan Marković, ressortissant yougoslave qui exerça auprès de l’acteur comme homme à tout faire — secrétaire, garde du corps, chauffeur, doublure lumière —, en échafaudant le scénario d’un chantage scabreux : Marković aurait ainsi détenu une prétendue photographie, censée exhiber Delon en compagnie d’un éphèbe des lupanars mondains au cours d’une soirée, et aurait transformé le cliché en arme de pression dont l’acteur aurait réduit au silence, en dépêchant auprès de lui, son vieil ami corse François Marcantoni, doyen de la pègre parisienne — et ex-sympathisant de l’OAS —, rencontré au temps de ses premières incursions dans la Butte.
Cette affaire autour de Marković fut soumise à une investigation judiciaire d’une rare ampleur, menée par les services de police et les magistrats français à la charnière des années 1960 et 1970. Des mois d’auditions, de vérifications, de recoupements et d’investigations furent consacrés à cette affaire tentaculaire ; et, malgré la magnitude du dispositif judiciaire déployé, aucune instruction n’établit la moindre implication d’Alain Delon dans l’homicide.
L’enquête mit en lumière un faisceau de rivalités entre baroudeurs du milieu parisien, de dettes de jeu, de contentieux financiers, d’aventures interlopes, comme une constellation de mobiles possibles, sans qu’aucune de ces pistes ne vienne valider la théorie d’une exécution commanditée par l’acteur pour motif de chantage sexuel.
Violet s’embourbe fatalement dans une contradiction élémentaire. Il drape sa chaîne d’imputations dans l’autorité des « archives judiciaires », comme on exhiberait un sceau d’État pour donner à une fable la solennité du réel ; mais, lorsqu’on lui demande de montrer la pièce maîtresse de son accusation — la fameuse photographie compromettante —, le coffre est vide. Il reconnaît ne jamais l’avoir détenue, ne l’avoir jamais vue, ne pouvoir en établir ni la substance, ni la provenance, ni même l’existence matérielle.
C’est là que le mausolée se lézarde de haut en bas. Car si cette photographie constitue la clef de voûte du chantage, son absence transforme toute la construction en lanterne des illusions : on nous demande d’admirer une serrure dont personne ne possède la clef, puis de croire à l’existence d’une porte derrière laquelle nul n’a jamais pénétré. Violet ne produit pas la preuve mais son simulacre. Il ne montre pas le document ; il réclame que l’on croie en sa matérialité afin de pouvoir ensuite tirer de cette croyance les déductions qu’il souhaite y accrocher.
Au plan méthodologique, le mécanisme se dévoile dans toute sa nudité : la pétition de principe. Violet rend son crédo avant d’avoir instruit le procès, puis assemble autour de cette condamnation anticipée les pièces éparses d’une démonstration qui ne sert plus à découvrir le vrai, mais à l’enrober de l’accoutrement qu’il a déjà choisi.
La photographie est postulée parce qu’il faut un pivot au chantage ; le chantage est ensuite invoqué parce qu’il faut un mobile au meurtre ; et le meurtre, à son tour, vient rétroactivement consacrer l’hypothèse qui lui servait de prémisse. Le système se referme ainsi sur lui-même — boucle parfaitement étanche où chaque supposition sert de béquille à la suivante. Tout y semble cohérent, symptomatiquement parce que rien n’y est jamais confronté à l’épreuve du fait.
Dans ce mouvement, le soupçon n’est plus une piste : il devient une pâte que l’on malaxe jusqu’à lui donner la forme d’un fait. L’insinuation se forge en certitude ; la rumeur s’affuble des insignes du document ; l’affirmation emprunte la voix du verdict. Mais derrière cette façade de calcaire, sous les dorures de cette construction imposante, il n’y a rien : seulement le creux béant d’une preuve qui n’est jamais venue.
L’hypothèse d’un chantage trouva son premier relais dans les déclarations de Misha Slovenac, compatriote de Marković et, comme lui, petit malfaiteur des marges troubles de Paname. Slovenac prétendit avoir joué les intermédiaires entre Marković et Delon au moment où les rapports entre les deux hommes se dénouaient. Une version qui réclamait d’emblée d’être passée au crible, plutôt que reçue comme une vérité descendue du ciel, tant elle avait pour unique fondement le fil ténu d’un témoignage qui allait bientôt laisser apparaître ses coutures.
Les premiers liens entre Delon et Marković ne plongèrent pourtant pas leurs racines dans quelque intrigue délicate, mais dans une circonstance beaucoup plus prosaïque. Leur rencontre s’opéra par l’entremise de Miloche Milochevitch, autre yougoslave intégré à la garde rapprochée de l’acteur, qui lui présenta Marković à sa sortie de prison en Belgique, où celui-ci venait d’achever une peine consécutive à une affaire de vol.
Delon aurait été frappé par le dénuement dans lequel ce jeune Serbe semblait alors se débattre, et dont le parcours semblait encore suspendu aux hasards d’une existence sans véritable point d’ancrage. Il lui ouvrit d’abord la porte de sa protection, avant de lui faire peu à peu une place dans son propre entourage.
Mais la mansuétude finit par rencontrer ses limites. Marković donna rapidement à son protecteur le sentiment de considérer cette générosité comme une ressource personnelle dont il pouvait user à sa guise. Son goût du luxe, sa prodigalité et ses airs de flambeur irritèrent de plus en plus Delon, qui supportait difficilement de voir l’hospitalité accordée à un homme en difficulté se transformer en droit acquis.
Pourtant, contrairement à la caricature d’un maître brutal expédiant son subsidiaire au premier accès de mécontentement, Delon ne le congédia pas immédiatement. Il continua même à lui assurer un toit et intervint pour l’aider dans ses démarches administratives, notamment pour le renouvellement de son titre de séjour.
Puis vint l’épisode qui allait faire basculer leurs rapports dans une zone autrement plus inflammable : la liaison de Marković avec la première femme de Delon, alors que le mariage du couple touchait à son terme. La relation acheva d’exacerber des tensions déjà anciennes. Delon finit par vouloir éloigner Marković de son entourage, mais là encore, la rupture ne prit pas la forme d’une guerre ouverte : même après avoir décidé de mettre un terme à leur proximité, il continua à lui apporter une aide sur le terrain juridique.
À partir de là, Marković s’émancipa progressivement de la protection de l’acteur et s’enfonça dans une existence plus autonome, plus opaque, peuplée de fréquentations dont certaines appartenaient aux viscères du Paris des tripots et des cabarets. Dans ces sphères où les secrets des personnalités pouvaient devenir une monnaie d’échange, on supposa chez Marković des pratiques de cette nature, sans qu’aucun élément du dossier ne soit venu extraire une telle assertion du domaine de la spéculation.
Lors de son audition, Slovenac soutint avoir lui-même assisté à la scène de chantage à l’encontre de Delon. Dans Un cadavre sur la route de l’Élysée, Hervé Gattegno relève justement les failles qui traversent cette déposition comme autant de fissures dans une façade trop soigneusement repeinte. Slovenac affirme, d’un côté, que Marković devait récupérer auprès de Marcantoni l’argent provenant dudit chantage ; mais d’autres éléments issus de l’enquête présentent un homme qui nie avoir connu Marcantoni ou avoir participé à quelque circuit de cette espèce.
Ailleurs, Slovenac prétend ne pas connaître les circonstances précises de la mort de Marković ; puis, dans d’autres passages, il se montre capable de fournir une profusion de détails sur les clichés litigieux, les rendez-vous, les intermédiaires et jusqu’à la mise en scène alléguée du chantage.
Cette oscillation n’est pas un détail de narration : elle touche au cœur même de la valeur du témoignage. Comment un témoin pourrait-il se dire étranger aux circonstances cardinales d’une affaire et, dans le même geste, déployer une précision clinique lorsqu’il s’agit d’en évoquer les épisodes les plus dissimulés ? La mémoire semble alors obéir à une étrange géométrie : elle se brouille au seuil des faits décisifs, puis retrouve une netteté surprenante dès qu’il s’agit d’alimenter la conjecture.
Plus accablant encore, certains propos attribués à Slovenac auraient été recueillis alors qu’il se trouvait détenu, en marge du cadre procédural ordinaire, puis consignés sur neuf feuillets décrits comme étant « sans date ni tampon ». Or une pièce de cette nature ne saurait, par sa seule existence, revêtir l’autorité d’un procès-verbal régulièrement dressé.
Son origine, les circonstances exactes de sa rédaction, les conditions dans lesquelles les propos auraient été recueillis et l’absence de formalités permettant d’en authentifier précisément la genèse imposent d’en apprécier la portée avec circonspection. Car un document n’acquiert pas force probante par le seul prestige de l’écrit. La plume ne lave le mensonge, pas plus qu’un feuillet couvert de mots ne dispense de s’interroger sur celui qui les a recueillis, dans quelles conditions, à quelle date et selon quelle procédure.
Ici, ce sont moins les mots couchés sur le papier que les circonstances de leur apparition qui imposent la réserve : avant de transformer cette pièce en pierre angulaire du raisonnement, encore faut-il en éclairer l’origine, la nature et les circonstances de constitution.
Le nom de Delon une fois relégué hors du dossier, le chantage changea de cible sans différer de nature : des bas-fonds parigots, il remonta vers les couloirs du pouvoir qui instrumentalisa l’affaire. On apprit que les clichés visaient soudain Claude Pompidou, épouse du futur président, dont la succession aux commandes de la Vᵉ République naissante fit du couple une cible autrement stratégique — mais ces images furent identifiées comme de grossiers montages. Derrière l’onde de choc se profilait alors une guerre intestine au sein des familles gaullistes, où les campagnes de discrédit, les manœuvres d’influence et les relais clandestins devinrent autant de traits décochés contre un concurrent politique.
En tirant le fil des dates et des évènements, on voit se désagréger toute la trame de Violet comme peau de chagrin : le vernis sensationnel se voit mettre en veilleuse, tandis que le ressort commercial se volatilise telles les miettes de traîne-savate auxquelles devrait se limiter son fond de tiroir.
S’en remettre à des récits de tiers pour ausculter, sur les brisées de son parcours, la sexualité d’un homme assumé, est une approche lestée de ressentiment. Lorsqu’on ne peut produire de soi une œuvre-reine, on cherche à souiller celle des autres par le potin, la tchatche de dépotoir ou la psychanalyse de comptoir.
« On est là pour aimer une femme, pour courtiser une femme, pas là pour draguer un mec ou se faire draguer par un mec. »
— Alain Delon, dans l’émission C à vous sur France 5 diffusée le 3 septembre 2013𝒟𝑒 𝓁'𝒾𝓋𝓇𝑒𝓈𝓈𝑒 𝒸𝒽𝒾𝓂𝒾𝓆𝓊𝑒 à 𝓁𝒶 𝓅𝓇é𝒹𝒶𝓉𝒾𝑜𝓃 𝒹𝑒 𝒸𝑜𝓃𝓃𝒾𝓋𝑒𝓃𝒸𝑒 𝒶𝓊 𝓈𝑒𝓊𝒾𝓁 𝒹𝑒 𝓁𝒶 𝒻𝑜𝓁𝒾𝑒Les accusations de stupéfiants et de ramifications dans les abysses du crime contre l’innocence ne doivent naissance qu’à la bouche du mythomane de championnat Gérard Fauré. Après avoir officié comme grossiste pour la truanderie, ce forçat de la galéjade attendit l’âge venant pour se réinventer en baron repenti à la Scarface, se targuant d’avoir approvisionné en camelote — importée de son Maroc natal — le Tout-Paris.
Le règne des écrans a lâché la bride aux fantoches, aux vauriens, aux épaves. Nulle part la moindre république des lettres, la moindre instance magistérielle, le moindre blason des doctes pour monter la garde contre ces naufragés de la légitimité : ils peuvent épancher leurs névroses à l’abri de toute retombée, divaguer en toute impunité avec la présomption du servile intronisé roi d’un jour, et vendre leur semence de pacotille. Et les voici portés sur les plateaux, qu’ils soient de l’establishment ou enrubannés dans les défroques de la dissidence, pour y quémander enfin la consécration dont leur indigence les avait privés.
Gérard Fauré appartient à cette engeance-là, à cette procession de loques finies qui, ne pouvant soutenir le spectacle de leur déclassement existentiel, se démènent pour échapper au rang obscur d’où ils n’auraient jamais dû sortir. Ils se bardent des habits de l’inquisiteur des élites décadentes, à bon compte, s’arrogeant le rôle flatteur de celui qui « sait », qui dévoile les félonies des puissants — pour recevoir l’encens des foules, éternellement expertes à prendre des vessies pour des lanternes !
Ces imposteurs en série, prostrés aux pieds de Mammon — et si semblables à certains avortons que nos milieux ont vu fleurir — n’ont pour seuls bagages que la ruse et le mensonge pour faire scintiller leur néant sidéral : c’est le ressort même du renversement des valeurs. Stériles, improductifs, inutiles au corps social, ils se trouvent acculés à tirer à boulets rouges sur un péril, avéré ou de carton, qu’ils montent en épingle. À force de guerroyer contre leur épouvantail, ils se bricolent une supériorité morale factice.
Fauré s’adjuge haut la main les lauriers dans cet art. Comme levier de visibilité, le proscrit dut pilonner les ténors des hautes sphères — des gouvernants aux vedettes en passant par les folliculaires, les potentats du commerce et les mandarins du droit —, dont les casseroles sont déjà largement éventées, mais en boursouflant leurs turpitudes jusqu’à l’hyperbole. Cette course à l’outrance lui offrant la latitude de se ceindre des apparats du paladin au petit pied pour escamoter ses forfaits et polariser les regards avides de scandales.
Une fois que ce triste sire eut engrangé sa ration d’audience et de crédit, il s’enhardit à gravir un nouveau palier dans le délire, surfant sur le plus dévergondé complotisme, qu’il découvre à peine, en béotien achevé, pour dégoiser ses rubriques bidons — dont il escomptait les dividendes. Ce cancre accompli — accrochez-vous — alla jusqu’à soutenir mordicus qu’il voyait des démons en relief le pourchasser sur son plumard et que les ronds-points fussent aménagés, sous Mitterrand, en tarmacs pour soucoupes volantes : du pur Stéphane Bourgoin en version autistique !
Fauré déclare avoir traîné un passif de toxicomane lorsqu’il fournissait ; ceci expliquerait peut-être cela : les paradis artificiels peuvent ouvrir la voie aux troubles psychotiques et laisser derrière eux des séquelles durables, jusqu’à imprimer certaines dispositions pathologiques dans le comportement. En arrière-plan d’une vulnérabilité narcissique, ces hallucinations paranoïdes peuvent acheminer vers la mythomanie : on devient captif de ses propres fictions, puis on les colporte pour se donner une contenance.
Pour se figurer un ordre d’idées : ses détails sont souvent émaillés de bévues chronologiques (il assure avoir frayé avec des pointures de la féodalité du crime à l’heure même où ceux-ci croupissaient sous les verrous), quand ce ne sont pas d’affligeants tripatouillages, gauchement recyclés à partir d’articles dont il se borna à lire les titres, en plus de diffamer sans preuve des personnalités — accusées de consommation de cocaïne (même le Führer y passe, célèbre foutaise que ce foutriquet recrache à son compte !), voire de trafic ou de viol d’enfants —, en prenant soin de cibler des personnes décédées ou sur le point de passer de vie à trépas : ce qui limite d’autant les risques de contradiction. Mais, surtout, sa vieille ficelle s’ingénie à abolir la ligne de partage entre l’hypothèse et la certitude.
Alain Delon n’a pas échappé à ses expectorations, mais pourquoi en irait-il autrement ? Fauré, moulé dans les catacombes du gotha mondain, a tout lieu de souffrir d’une forme d’infériorité ontologique face à celui qui impose une magistrature esthétique — un quant-à-soi, une élégance intemporelle et une royauté de l’écran se dégageant comme autant d’avanies à son existence, de camouflets lancés à la carafe.
C’est dans un entretien au Point, publié le 1er février 2020, que notre « Léo Taxil du bled » — et sous acide — dévide l’onirique salmigondis de son lucratif opuscule, Le Prince de la coke, second volume de la série Dealer du Tout-Paris, où il parade, faisant accroire qu’il aurait ravitaillé l’acteur en substances.
Que des rodomontades ! Delon refusait énergiquement de confier les rênes de son esprit aux séductions narcotiques. Et lorsque ce fléau venait à frapper les siens, il intervint sans délai, mettant en œuvre toutes les diligences propres à les en délivrer.
Dans son autobiographie Pleure pas, c’est pas grave, Nathalie Delon, son unique épouse, rapporte avoir vécu sous l’emprise de l’héroïne pendant près de quatre années, au cours des années 1970. Leur divorce déjà consommé, Delon ne se détourna pourtant pas de celle qui avait partagé sa vie : il se saisit de son sort et veilla à son rétablissement. Leur fils Anthony revient lui aussi sur cette traversée dans Entre chien et loup, relatant que ce fut l’acteur qui pourvut à son relèvement, en la faisant admettre dans un établissement de cure.
« […] La drogue est un fléau pour l’humanité, déclenché par la cupidité. »
— Alain Delon, dans son entretien du 13 avril 1995 pour TelvaLa même adversité devait bientôt se rappeler à lui. Cette fois, ce fut le dernier-né qui, parvenu à l’adolescence, s’enlisa dans les voluptés adultérées de sa génération, se mésalliant avec les fumées du cannabis. Alain-Fabien eut beau en relativiser l’usage et le rabattre au rang d’un divertissement épisodique, Delon n’y vit aucune innocente fantaisie de jeunesse : il en reconnut aussitôt l’impérieuse nécessité d’un sevrage et soutint son retrait dans une institution de soins. Le puîné vivant auprès de sa mère, Rosalie ; Delon saisit les tribunaux pour en reprendre la tutelle, convaincu qu’il ne suffirait pas de traiter le symptôme sans soustraire le jouvenceau au ferment de l’assuétude.
« De mon temps, on ne connaissait pas la drogue. […] [J’ai] fait la morale [au fils cadet]. Je lui ai expliqué les dangers. Il a, je crois, très bien compris… »
— Alain Delon, dans son entretien du 7 octobre 2010 pour Paris MatchAmené à déclarer ses vues sur les philtres de l’oubli, Delon défendait qu’ils furent longtemps l’apanage d’une caste privilégiée, avant que son recours ne se diffuse largement dans la société. Il déplorait cette démocratisation du stupéfiant — putride émanation de 1968 —, tout en se tenant lui-même à distance de cette pratique.
Un homme vassalisé par une dépendance dévorante ne voit pas seulement son corps assailli : c’est la charpente même de son esprit, de son jugement et de sa volonté qui se trouve progressivement entamée. Quand la substance affermit son joug, la liberté intérieure recule ; il se rend à la merci d’une dépossession de soi.
Alain Delon était le contre-type de cette capitulation spirituelle. Démiurge de sa monumentalité, tenant son image et ses affaires sous l’empire d’une volonté adamantine durant plus de six décennies, il fit foi d’une conscience héraldique de la maîtrise — intrinsèquement imperméable aux vertiges de l’extase dont les mollassons font leurs béquilles.
Son épopée professionnelle, sa demeurance et son éthique de travail trahissent une force plus insigne encore que le talent : la suprématie volutive. Tenir le gouvernail quand les autres dérivent, commander à la matière plutôt que lui obéir, faire de sa vie une fresque plutôt qu’un inventaire de plaisirs — telle est la discipline des hommes dominants.
« [Pour consommer de] la drogue, à l’époque, il fallait être VIP et riche comme [Jean] Cocteau ou Jean Marais. Maintenant, c’est tous les mômes, tous les acteurs. Je ne me suis jamais camé. Ni à l’héro, ni à la coco. »
— Alain Delon, dans son entretien du 26 mai 2019 pour L’IllustréFauré se fait fort d’une proximité avec la Cour royale marocaine par le truchement de son père qu’il présente comme le médecin personnel et confident de Mohammed V, ce qui lui aurait ouvert les arcanes de la monarchie et fait de lui le réceptacle des secrets entourant l’occupant du trône. Mais la documentation contemporaine vient sérieusement contrarier cette construction : lors de l’intervention qui coûta la vie au roi, le père n’est pas au nombre de la dizaine de médecins composant l’équipe opératoire : fâcheuse lacune !
Ainsi, sur la foi de ses familiarités — selon toute vraisemblance — fantasmagoriques avec la dynastie alaouite, et par ses menées de contrebandier qui lui auraient ménagé des entrées dans les repaires de la jet-set, Fauré dit avoir été gratifié de confidences sur les dessous des organisations engageant l’avilissement de l’enfance.
De là, Fauré déclarera, le 2 février 2020, lors d’une interview sur Sud Radio, que Delon, qui possédait une somptueuse résidence à Marrakech où il séjournait régulièrement, aurait participé à la fourniture de chérubins à des pontes du pouvoir, à l’orée des années 1980. Il affirmera que son bannissement du royaume aurait été à l’origine de la vente de sa propriété, en 1998, prétextant que « trop d’enfants passaient ». Le 13 septembre 2020, invité à animer une conférence chez Salim Laïbi, Fauré remâchera ces accusations contre Delon, qui étaient en tête de gondole — propices à affoler les compteurs.
Maudit soit le scélérat qui éructe des salades de cet acabit — là se love l’immondice faite créature ! Il n’est, pour perdre un homme, de poison plus sûr que de le flétrir du nom d’émissaire des pédoclastes. À peine deux siècles plus tôt, on vous perçait au fleuret pour un dixième de cette mortification effrontée, l’haleine tarie sous le poids de l’honneur. Mais lui, ce misérable, peut encore sévir sans expier, sans répondre de rien, sans même finir sanglé dans une camisole.
Les élucubrations de Fauré — promises à alimenter une marque de fabrique médiatique — confondent les époques comme un valet malhabile mêle l’argenterie. Sur l’enseigne de Delon, aucune éclaboussure : ni procédure, ni enquête d’Interpol, ni serment prêté sous la main de justice n’a jamais, fût-ce du bout des gants, entaché son nom. La mutité des chancelleries et des greffes parle plus haut que les jappements d’un délateur sans autre titre que son gosier de chacal.
La cession, en 1998, du palais de la Zahia d’Alain Delon au tristement célèbre Bernard-Henri Lévy n’avait rien d’une affaire occulte : ce fut une transaction notariale d’une désarmante banalité : publique, documentée, régie par le droit civil et financée selon les usages courants. Elle s’expliquait simplement par l’éloignement progressif de Delon, qui, après sa séparation conjugale, séjournait de moins en moins au Maroc.
Si Delon avait réellement été « banni » ou déclaré persona non grata par les autorités marocaines pour des imputations aussi licencieuses, l’estampille du trône eut frappé le parchemin et les contrecoups se fussent enchâssés au fronton de la honte. Or, n’en déplaise à cette thèse, Delon continua d’arpenter le sol chérifien au grand jour, avec les honneurs, bien après cette date — jusqu’à y être distingué à deux reprises en 2003.
Mais l’accusation acchope sur le droit : à supposer même qu’elle fût véridique, un refoulement pour abus sur mineurs — ou complicité dans l’acte — n’aurait guère été juridiquement recevable à l’époque invoquée, le tourisme sexuel étant alors laissé aux interstices de la législation, jusqu’aux réformes des années 2000, qui vinrent établir un encadrement spécifique, comme le rapportent les analyses journalistiques. Les lourds rideaux de velours eussent dû tomber sur l’esclandre au temps où Delon se défit de sa demeure orientale !
Comme avec tous les caciques qu’il traîna sur le banc des accusés, Fauré ressuscita le même sophisme pour bétonner son libelle mensonger contre Delon : lire dans l’absence de procès la confession qu’il y avait lui-même déposée. C’est une subversion intégrale de l’ordre du procès : Fauré en renverse jusqu’à la logique première. Là où l’accusateur devrait produire les preuves de sa charge (onus probandi), il assigne à l’accusé la corvée de sa disculpation — et, dernière torsion du raisonnement, d’en fournir la preuve en l’attaquant lui-même.
Fauré s’est aménagé un jeu dont il a truqué les règles : si on le frappe, il crie au bâillon, tandis que si on l’ignore, il fanfaronne sur l’effroi qu’il se plaît à croire semé sur son passage. Il a ainsi neutralisé par avance toute contradiction afin de s’en proclamer vainqueur : c’est la morale d’esclaves qui se rêve métaphysique — une circularité convertissant chaque dénouement en podium.
Cette crapule vit des reliefs de la table des dandys. Il voit que les esprits rebelles ne descendent pas des hauteurs où ils se tiennent pour répondre à ce qui rampe. Il institue exactement cette indifférence en certificat de sa propre importance. C’est le subterfuge de l’homme de ressentiment : emprunter le mépris légitime que le cèdre centenaire porte au bourbier pour se donner une face de conquérant.
Quand la calomnie se leva, l’acteur était déjà hors de portée, retiré dans sa tanière, diminué par la maladie, éprouvé par l’attaque cérébrale, rongé par les dernières passes d’armes sentimentales, endeuillé par la faucheuse qui moissonna autour de lui. Son entourage, d’une main de fer, filtrait ce type de parasitage numérique. C’est le signe qu’il refusa — si tant est que l’accusation eût seulement franchi les murs qui l’en protégeaient, cela étant peu probable — de descendre dans l’antre de la démence pour y rompre une lance avec un homme qui, depuis son sommier, se débat contre des reptiloïdes n’existant que dans sa cervelle de basse extraction.
La sagesse biblique enseigne parfois à laisser la déroute de l’esprit s’épuiser dans sa commotion plutôt que de lui offrir, par la réponse, le lustre d’un débat qu’elle ne mérite pas : « Ne réponds pas à l’insensé selon sa folie, de peur que tu ne lui ressembles toi-même. » (Proverbes 26:4). L’accusé qui se tait ne cède pas, il choisit son terrain. Lui accorder un procès, c’est jeter des perles aux pourceaux — ou décerner au trublion le couronnement qu’il trépigne d’obtenir.
Privé de réverbération officielle de l’autre rive, Fauré confectionna ses rugissements comme des attaques de Delon à mots couverts. Après avoir fait de Le Pen un pourfendeur, puis un dispensateur d’éloges — comme si le vieux tribun s’abaissait à savoir qu’un tel luron puisse respirer — et raconté avoir défié Alain Soral en duel, allant jusqu’à lui communiquer son adresse — quand celui-ci certifiait n’avoir jamais échangé avec lui —, Fauré n’en inventa pas moins des réponses privées de Delon, lui faisant porter des menaces de représailles gitanes à son égard, dans la foulée des accusations, alors que l’on ignore jusqu’à savoir si l’acteur avait seulement eu vent des sottises de ce soliste émérite — joueur de trombone plus que de pipeau !
Le référentiel de l’acteur, anachronique dans notre France émasculée, était martial jusqu’à la moelle. La pédo-criminalité y figurait l’abjection paroxysmique, la déchéance absolue du courage. Celui qui accuse Delon sur ce terrain manque totalement ce qui faisait battre son cœur. C’est une méprise si profonde qu’elle frôle le sacrilège.
Ébranlé dès l’enfance par l’abandon de ses parents — une déchirure qu’il ne cessa de revisiter —, Delon avait acquis une sensibilité à fleur de peau autour de la pureté de l’âge tendre et de la protection des siens. Ses courroux étaient l’effluve d’une fierté ombrageuse, jamais d’un pervers ou d’un courtier de l’exploitation juvénile.
À l’avenant, sa conduite envers la gent animale est un autre gage : saint Thomas d’Aquin assertait que le rapport de l’Homme aux bêtes est le miroir sans tain de son âme, tel qu’elle se dévoile dans l’entregent avec ses semblables. À se fier à la dilection que Delon consacrait aux humbles créatures — en particulier les canidés —, à cette passion certes désordonnée au regard de la Création — mais désordre palliatif à la disette de réciprocité morale qu’il rencontrait chez ses congénères —, c’est à grand-peine que l’on donnerait créance à la possibilité qu’il se fût commis dans une si grande vilénie que l’indicible traite d’enfants.
Il entoura tellement l’enfance d’une enceinte morale qu’il tonna, comme devant la violation d’un reliquaire, contre la possibilité d’adoption pour les couples pédérastes, et réclama le couperet pour les attentats de Ganymède.
Quelle étrange faculté qu’a le conspirationnisme d’enrôler sous son pavillon des freluquets à faible potentiel intellectuel ! Sinistres faquins du vacuum audio-visuel ! Cabotins du macadam ! Au diable ces paillasses échappés de leur geôle capitonnée !
« […] Je suis pour la peine de mort. Je l’ai toujours été, donc je le dis comme je le pense. Et en ce qui concerne les viols d’enfant, je suis carrément pour un tribunal d’exception et une justice expéditive. […] Ces monstres-là, pour moi, n’ont pas le droit de vivre. Il faut les retirer. »
— Alain Delon, dans l’émission 7 sur 7 sur Antenne 2 diffusée le 30 octobre 1988𝐸𝓈𝓉𝑜𝒸𝒶𝒹𝑒 𝓈𝒶𝓃𝓈 𝓂é𝓃𝒶𝑔𝑒𝓂𝑒𝓃𝓉Lorsque se déchire enfin le linceul de diatribe burlesque dont certains s’appliquent à ternir son souvenir, que reste-t-il à ces fifrelins, sinon leurs mines déconvenues et leurs yeux noyés de rage devant la déconfiture du suaire de damnation qu’ils avaient savamment tissé ? Delon, comme tout mortel, eut naturellement ses zones d’ombre, ses failles relationnelles, ses contradictions, mais celles qu’on lui accroche à force d’insistance sont sans commune mesure avec ce que fut l’homme.
Qu’on l’élève au pinacle ou qu’on le voue aux gémonies, une évidence subsiste : il n’apprit jamais l’insignifiance. Sa présence excédait les catégories, son charisme solaire froissait les comptables de l’uniformité, son caractère bravait les carcans où l’époque embaume ses morts dans les bandelettes de ses dogmes. Peut-être est-ce là le crime de Delon qui lui vaut le glaviot de ceux qui ont fait vœu de désapprendre à reconnaître l’exception.
Il faudrait pourtant s’astreindre à ce luxe devenu frondeur : pulvériser la propension médiatique — manichéenne s’il en est — à s’échelonner entre l’hagiographie et le lynchage tombal, en faisant fond sur cette prérogative délicieusement prétorienne qu’est le discernement.
Notre siècle égalitaire a conservé le goût des grandeurs, à ceci près qu’il ne les tolère qu’à portée de chute. Toute aristocratie du talent et de la beauté doit être précipitée dans la poussière anonyme. C’est la revanche du rabotage sur l’élitisme spirituel et artistique.
Qu’importent les tonitruances des baudruches pétrifiées dans l’horizon étriqué de leur temps ! Leurs imprécations ne sont que des piécettes à la petite semaine flanquées par l’insipidité humaine aux semelles de ce qui leur est inaccessible. Beaucoup d’ennemis, beaucoup d’honneur.
« J’ai l’impression de tellement déranger parce que j’ose dire que j’ai du talent dans mon exercice et ma profession. Oui, j’ai du talent […] et je les emmerde ! C’est peut-être pour cela qu’il y a cette agressivité constante. […] Comme ils n’ont rien d’autre que […] ce crachoir pour déverser leur venin de petits, de médiocres, de sans-grades, d’absents, d’inutiles, de zéros, de ratés, de manqués, alors ils le font. »
— Alain Delon, dans l’émission Spécial Cinéma sur RTS diffusée le 3 décembre 1990✟ Appel du Ciel
Il va de soi que l’acteur n’avait rien d’un amateur de paroisse. Sa foi avançait à tâtons, battue par les secousses du cœur, suspendue entre le doute, l’espérance et la solitude.
Confié à une maison nourricière, il fut pétri, dès le giron du levain, d’une immarcescible formation catholique, fit ses deux communions, et séjourna dans plusieurs pensionnats religieux.
La jeunesse est le creuset où les passions flambent sans frein. Le déracinement, indélébile cassure, affûta chez l’enfant l’impétuosité comme seul maître. Spolié de l’amour qui dompte l’âme, Delon se blinda d’une bellicosité fébrile, qui sema derrière lui une traînée de renvois d’établissements comme Saint-Nicolas d’Issy-les-Moulineaux, Buzenval de Rueil-Malmaison, Saint-Gabriel de Bagneux, pour enfin achever son calvaire scolaire à Saint-Nicolas d’Igny, où, au détour d’une répétition de chorale, il reçut la visite d’Angelo Roncalli, alors nonce apostolique sous le pontificat de Pie XII — et futur « Jean XXIII » —, qui salua le jeune soprano pour sa prestation.
Il n’écoutait les cours d’instruction religieuse que d’une oreille distraite (cf. : Philippe Durant, Alain Delon, un destin français), son âme malmenée tout entière tendue vers la survie et la révolte plutôt que sur les spéculations du divin. Sa récalcitrance prémunit son intellect contre tout enseignement didactique, qu’il recevait comme une contrainte extérieure.
Il emporta avec lui des sédiments de ce capital spirituel, suffisamment substantiels pour laisser un filigrane, mais trop épars pour résorber la réserve. La foi n’est que le nexus où la raison enlace la Révélation. Mais cette géométrie de l’esprit se brise parfois sur l’écume du réel : l’ordre promis par la doctrine bute contre le chaos du monde. L’épreuve devient plus aiguë encore dans les temps de sécheresse spirituelle, lorsque la foi, privée de baume intérieur, se trouve prise dans l’étau du rationalisme mondain.
Grandir dans les cendres encore chaudes d’un monde défait — la France d’après-guerre —, devant le déploiement de la violence, de la détresse et des prévarications de l’âge mûr, tout en recevant les préceptes régentés d’un catholicisme normatif, ne pouvait qu’éveiller le doute.
Avec les années, quoique son lien au religieux restât ténu, il voulut croire — non au terme d’une réflexion, mais pour cautériser une plaie vive que le temps n’avait su refermer et mieux endurer les vicissitudes de l’existence.
De cette enfance pieuse, il ne conserva pas seulement la foi : il en garda le décorum, les symboles, les formes séculaires — un folklore existentiel braqué contre la déréliction du sens, une patrie de substitution d’un être en porte-à-faux avec son époque.
Il se maria sous les voûtes de l’Église et maintint son attrait pour les cérémonies chrétiennes, comme on porte longtemps en soi les paysages de l’enfance. Noël, la messe de minuit, les rites transmis par les générations : autant de repères qui rattachaient son existence à une France rurale et catholique. Pourtant, derrière cette fidélité — à dominante culturelle — aux solennités, la croyance restait tapie derrière les gestes du sacré.
Cette génération charnière, dont Delon est le produit, a vu chanceler les deux piliers qui supportaient l’édifice : la Tradition immuable d’un côté, et de l’autre l’autorité enseignante d’une Église militante. Dépossédé de toute pierre angulaire face au désarroi spirituel semé par l’aggiornamento horizontal d’un clergé en pleine décomposition, l’âme de l’acteur chemina entre l’aridité du scepticisme et les vapeurs du mysticisme, condamné à ce balancement stagnant — lot inévitable de ceux qui ont perdu la terre ferme sans jamais trouver la mer.
Le 19 décembre 1989, sur le plateau des Dossiers de l’écran, émission d’Antenne 2, Delon reconnut que les crimes dont ses contemporains se rendaient coupables dressaient en lui un obstacle à la foi : devant tant de violence, croire en Dieu lui devient difficile.
Cette position révèle l’une des apories les plus anciennes de la pensée croyante : le mystère du mal. Delon peinait à concilier la toute-puissance divine avec le spectacle des crimes humains, alors que ceux-ci ne sont pas du domaine de la Providence, mais du libre-arbitre dont les créatures peuvent faire un mésusage.
Plus tard, il se surprendra pourtant à lorgner vers le Ciel, actant ce réalisme — stratorien comme un zénith d’encre fendu par une lame de silex : l’agnosticisme n’est souvent qu’un luxe de bien-portant que l’épreuve raye de l’équation avant d’avoir pu compter. L’incrédulité a des frontières que la tribulation emporte toujours ; au fond de la nuit, l’âme se souvient de l’Éden.
« On croit en Dieu, puis on cesse d’y croire, mais dès qu’un gros problème survient, on recommence à le prier. »
— Alain Delon, dans son entretien du 13 avril 1995 pour TelvaBerçant son cœur d’un perpétuel sentiment d’exil, la césure de ses parents avait hypostasié en lui une incertitude qui allait infléchir ses croyances. ll n’avait jamais pardonné à son père ce consentement arraché trop vite, cette carte blanche coupable qui l’avait jeté, à peine engagé volontaire, sur les pistes lointaines d’Indochine — une légèreté paternelle qu’il jugeait désormais avec une exulcération impénitente. Pendant la guerre, il guettait vainement, au fil des correspondances, quelques mots de sa famille. Aux jours de fête, leur absence laissait une affliction particulière.
Pour un esprit où les meurtrissures de l’existence et celles de la filiation se répondent, la loi du père peut inconsciemment être gagnée par une distorsion humaine : celle d’une autorité lointaine, impénétrable, au faîte d’une redoutable celsitude.
Avant de lever les yeux vers le Très-Haut, l’homme apprend à reconnaître l’autorité dans un visage humain. Le père de naissance est alors sa première médiation vers le divin où se personnifie, dans l’expérience sensible, la protection, l’autorité et la bienveillance du Créateur.
Lorsque le père échoue dans sa fonction première de présence et de protection, l’analogie paternelle se trouve compromise à sa racine. La représentation du Père céleste peut alors perdre sa dimension sécurisante et se reconfigurer autour de catégories plus inquiétantes : l’absence, le jugement, l’inaccessibilité.
Lorsque le monde moderne dépouille Dieu pour le ramener à un principe abstrait ou à une loi régissant le cosmos, l’homme perd les repères affectifs qui lui permettraient de Le vivre comme Père. Sans le canal de l’Incarnation, le Père peut s’appréhender comme une réalité impalpable, un Juge suprême dont la majesté inhibe l’effusion lyrique, là où l’expérience affective et existentielle réclame au contraire advenance et proximité.
Delon, qui pouvait se montrer perplexe vis-à-vis du Père, s’identifiait en revanche au Fils. Le Christ n’est pas une abstraction céleste : Il est le Dieu descendu dans la chair, Celui qui marche sur la terre, souffre avec les hommes, leur pardonne et porte leur humanité de l’intérieur. Par l’Incarnation, l’invisible se donne un visage et le divin devient tangible. Le Christ est l’expression concrète de la miséricorde.
Un vœu suranné s’était autrefois emparé de l’acteur : celui de revivre, le temps d’un rôle, la Passion du Nazaréen (cf. : Nice Matin du 14 mai 2019). Lors de son séjour en Arménie, à Erevan, il évoqua avec émotion le souvenir de sa mère disparue, au cours d’une conférence de presse organisée le 18 décembre 2012 par Armen Press pour la première de Bonne Année, les mamans ! — coproduction humoristique russo-arménienne dans laquelle il avait joué —, puis, dans un geste aussi simple que chargé de sens, il sortit une petite croix qu’elle lui avait offerte et la porta à ses lèvres.
Delon était profondément saisi par la mission du Christ : Son sacrifice, Sa solitude face aux limites de la condition humaine, et cette destinée sans pareille qui, enjambant les siècles, a fini par acquérir une vocation universelle. Il lui était loisible d’y voir, parfois, quelques interférences avec sa propre dramaturgie. Mais son rapport au spirituel restait anthropomorphique et fragmentaire : l’attachement au Christ coexistait avec le refus de la paternité divine, trahissant une foi artificielle, essentiellement sentimentale, mémorielle et identitaire.
Bée dans la défection paternelle, l’âme aux prises avec le Père quête en la grâce immaculée un tabernacle de rechange : Delon se remit entre les mains de la Vierge, fontaine d’apaisement et stèle du dogme, fluidité réparatrice et infinie de la clémence.
Si la topographie abyssale de l’affect unissait, au sein d’un imbroglio d’inviolable mystère, le fils et sa matrone — qu’il finit par pardonner en grande partie à l’âge adulte —, il réservait surtout son acerbité à l’imago paternelle, à sa démission génésiaque, à son manquement au devoir d’autorité — le père étant le dicastère des murs, celui auquel revient la plus haute responsabilité. Toute sa vie, l’acteur s’échina à colmater cette vacance, recherchant dans le garant des hommes du pavé comme dans ses rôles au cinéma les archontes moraux de taille à restaurer l’ordre d’un monde dont l’équilibre s’était rompu à quatre ans.
La blessure n’eut jamais raison de l’attachement qu’Alain Delon porta à sa mère : avec elle, le temps parut changer l’acrimonie en indulgence, jusqu’à lui épargner, en sa durée mortelle, l’exploration du lapsus fondateur. Le père, lui, fut renvoyé à une autre ardoise : celle de l’autorité avortée. À la mère répondait la chaleur du lien, tandis que le père incarnait le solstice d’hiver au déchirement, le spectre d’un cénobite tutélaire et l’abîme inoccupé d’une promesse civique démentie.
Symboliquement, sa spiritualité en perpétuait l’arythmie : cette dévotion mariale, au point qu’il ne se séparait jamais d’une madone nomade, s’exhaussait de cette faim de l’âme, l’infinie nostalgie d’un premier abri, pur et maternel, qui seul aurait su tout apaiser. Car le diadème céleste dont se couvre Marie au méridien éblouissant ne dément point sa cendre d’ici-bas : il en est le fruit vermeil et souverain. Alors qu’Ève voulut ravir l’empyrée par l’orgueil du fruit défendu, la seconde tend aux êtres désemparés son silence, son chair et son âme, liée à l’arche de la foi pure. Sa toute-puissance n’est que l’alizée d’une intercession et la coupe offerte à la grâce ; elle proclame, en son apogée, que le plus haut faîte de la créature gît tout entier dans son épousaille mystique avec l’Éternel.
Devant un Logos jugé hors d’atteinte, l’âme blessée se tourne vers une Mère consolatrice qui n’exige pas la foi du charbonnier, mais simplement la présence. Marie est l’égrégore de l’isolement : elle communie dans l’aphonie, elle réside dans l’aphanisis. Chez Delon, l’anesthésie du cœur a vaincu l’autopsie de l’esprit.
Arroger l’incrédulité à l’égard de l’Absolu tout en s’abritant sous le manteau de la Vierge frise le paralogisme mais c’est un stratagème familier de la conscience humaine : l’amour de la Mère est ce fleuve souterrain qui, à l’insu de l’âme, fraye en elle le lit où viendront un jour fondre le Fils et le Père. C’est le cri d’une piété populaire, presque instinctive, gravée au cœur de la misère mortelle, où l’âme infime réclame le havre d’une écoute et d’une solace.
Cette réceptivité sélective à la théologie dogmatique, qui avait empreint les jeunes années de l’acteur, survivait dans sa foi tronquée — poignant témoignage de l’infortune de l’homme moderne, disjoint de la Tradition plénière, qui traque la grâce dans ses débris sans plus oser se fondre dans le Corps mystique de l’Église.
Toute hétérodoxe que fût sa foi — subjectiviste, sans conteste —, la vénération de Delon pour la Vierge exhale cette soif de surnaturel, logée dans les replis de la psyché humaine, où la prière de la Mère fléchit le destin pour reconduire vers le Mystère de son Fils.
Lors même que la raison s’éteint et que la Clarté Incréée s’oblitère, l’amour filial de la Mère — citadelle des pécheurs — brille souvent en dernier éclat comme le fil d’Ariane tendu par la Grâce pour retenir l’âme au bord du gouffre, à l’heure du grand franchissement.
« Je prie et je parle à Marie. J’aime son fils. »
— Alain Delon, dans son interview du 18 mai 2017 accordée à La Libre Belgique« Ma passion, c’est Marie. Parce que j’aime cette femme, j’aime tout ce qu’elle a fait. Évidemment, on connaît plus son fils, mais qui était-il vraiment ? Marie, je lui parle, je lui dis des choses, je lui demande des choses. Elle m’apporte un soulagement, elle m’apporte une compagnie que je n’ai pas, elle est toujours là. Elle m’écoute et me réconforte. »
— Alain Delon, dans son interview du 11 janvier 2018 accordée à Paris Match« J’ai une passion folle pour Marie. […] C’est la femme au monde qui pour moi représente le plus, […] que j’aime le plus, […] qui me fait le plus penser et sûrement celle à qui je m’adresse le plus souvent. […] C’est la seule qui m’écoute et qui souvent me donne raison. »
— Alain Delon, dans l’émission Thé ou Café sur France 2 diffusée le 24 novembre 2018« Je crois beaucoup au Christ. Et à sa mère. Je parle beaucoup à Marie. C’est ma chérie, ma confidente. La femme que j’aime le plus au monde. »
— Alain Delon, dans son entretien du 17 mai 2019 accordé au FigaroL’année 2019 marqua un coup de semonce, le ramenant définitivement au bercail de la foi ancestrale. Frappé par le choc de l’apoplexie assorti d’une hémorragie interne, l’acteur parvenu au sommital chapitre fut plongé dans la pénombre des soins de réanimation, avant de s’engager dans une lente et méditative convalescence.
La révélation brutale de sa caducité et de l’imminence de la mort le percuta de plein fouet. Ce séisme intime raviva puissamment sa foi : alors que les arguties de l’orgueil s’amenuisaient devant l’horreur de l’abandon, s’imposèrent à lui l’intuition d’un salut inespéré, la gratitude d’être encore en vie et l’impérieux appel d’un secours divin face à la détresse du corps et au labeur de la guérison.
Confronté au vertige de sa finitude, l’homme se reconnaît créature et se tourne d’instinct vers son Sauveur. La foi cesse par-là d’être un concept que l’on ergote pour devenir le mouvement spontané de l’enfant prodigue qui, au plus noir de la nuit, tend les mains vers le Père, guidé par la seule urgence de son salut.
Interrogé sur Dieu après sa guérison, il ne répondit plus avec les évitements du passé : du doute fusa la profession du principe transcendant, consacrant sa retentissante réconciliation avec le Créateur. Il est des nuits où la Providence n’immerge parfois la créature que pour en faire sourdre le joyau et l’arracher à l’oubli. Deo gratias !
« Je crois […] [en] Dieu, le Christ et surtout à Marie. »
— Alain Delon, dans son entretien du 17 juin 2021 accordé à Paris Match (n°3763)À la question de savoir s’il se voyait parmi les élus ou les damnés, Delon esquiva l’alternative avec sa distance coutumière. Sa réponse, subtile mais non moins incongrue, se réfugiant dans une improbable voie médiane, signait là un élégant badinage spirituel. Il songeait au Purgatoire, non comme état de catharsis préparatoire au Ciel, mais comme lieu de séjour intermédiaire — ce qui laisse poindre un semi-pélagianisme candide, éludant l’assentiment total que réclament la grâce divine et la liberté humaine.
D’autre part, il faisait montre d’une humilité paradoxale : se gardant bien de s’attribuer le halo de la béatitude par orgueil ou de sombrer par désespoir, il se faisait le thyrse d’une âme jonchée de contrastes — en palimpseste de ses rôles —, s’en remettant obscurément à une justice qui dépasse la simple comptabilité humaine.
« Je crois que j’irai entre [le paradis et l’enfer]. Sûrement ! »
— Alain Delon, dans son entretien du 17 juin 2021 accordé à Paris Match (n°3763)Dans ses dernières volontés, Delon réclamait le secours du cérémonial catholique — ou ce qu’il crut être tel —, mais dans l’écrin strict du cercle privé, à l’écart des éruptions médiatiques.
C’est que Delon fit établir une chapelle en sa demeure de Douchy-Montcorbon, où il entendait reposer pour l’éternité. N’ayant trouvé la paix ni dans la cité des hommes ni dans la rédemption communautaire, il choisit de réintégrer la terre brute, entouré de ses bêtes.
Cette quête fusionnelle dans son enclos privé laissait filtrer un romantisme noir : une défiance sans résipiscence envers le genre humain au profit de la fidélité animale. Cette posture le déportait hors de la stricte discipline chrétienne — celle de la sépulture en terre bénite au cimetière paroissial —, révélant une vision païenne de la mort, propre au XXᵉ siècle finissant.
Disputé entre les fureurs de sa vie publique et une tension profonde vers la rédemption, c’est toute la stase d’un homme de la France d’antan — inféodé à l’ordre, à la bravoure et à l’épure classique, mais irrémédiablement coupé de la grâce sacramentelle sous le poids de la sécularisation et de l’éclipse de l’Église conciliaire.
Alain Delon fut du nombre des hommes qui, de bonne volonté, épris de l’ordre moral et subjugués par la beauté de la chrétienté historique, succombèrent à la numinosité trompeuse d’une Église officielle qu’ils croyaient toujours apostolique et romaine. En acceptant les nouveaux offices par le pli passif des convenances, ils ont avalisé, malgré eux, l’érosion moderniste qu’ils affrontaient par ailleurs sur le terrain des mœurs.
La foi de Delon épousa les errances de ses suffrages — c’est là l’ornière fatidique du conservatisme esthétique et social : parier corps et biens sur les apparences, les croyant investies de la permanence des siècles, et négliger que le temps sépare à la longue le contenant de sa sainte alchimie. L’inertie a beau décomposer les formes vénérables jusqu’à n’en plus laisser que la cire muette des souvenirs, mais l’on s’y accroche, tel un naufragé se cramponnant à des épaves vermoulues.
Ainsi s’en remit-il pour son vespéral adieu à « l’évêque » Jean-Michel Di Falco, fleuron de l’épiscopat moderniste, officiant assidu des coquetteries liturgiques. Que le dernier refuge soit ainsi « béni » par un thuriféraire empressé des parvis profanes exprime la féerie feutrée qu’exerce Vatican II sur les derniers reclus de l’Hélicon.
Consonnant avec l’indifférentisme de ses pairs — en ce siècle de glaciation spirituelle —, Delon se souciait fort peu de l’essence du lévite, pourvu que le brocart du drap noir enveloppât le limon : l’impeccabilité canonique ou l’intégrité du dépôt sacré ne valaient pas une obole au regard de la nomenclature interlope, du bréviaire mondain ou du cartulaire des indulgences mondaines du clerc en question.
Mais la véritable entorse à l’encensoire est que le culte sacrificiel se trouve foulé aux pieds par des chorégraphies sur mesure tricotées selon les convenances du défunt, noyant l’âpreté du péché sous des fioritures et émoussant le tranchant des supplications catholiques — emmaillotant ainsi l’âme d’une pourpre de théâtre et la sevrant de ce viatique intomable que la vénérable liturgie (messe de requiem grégorienne) lui offrait d’une invariable immutabilité.
En abjurant le hiéro-formalisme du dogme tridentin, la liturgie post-conciliaire a vicié les obsèques en une incantation lumineuse dédiée à la mémoire de l’acteur, renonçant au suffrage pour son âme faillible devant la justice divine. Les obsécrations libératoires pour la délivrance des âmes, l’imploration déférente et contrite de la miséricorde face au Jugement de Dieu s’effacent devant des péroraisons gironnées de paix terrestre et d’ataraxie séculière.
La cohorte trépidante des gens du spectacle, les hommages civils et la tonalité apologétique de la cérémonie trahissent l’affaissement du rite catholique en épiphanie libéralisante — en une pantomime sépulcrale où ne subsistent que des dépouilles sacramentelles.
Que l’acteur ait choisi l’inhumation discrète, fuyant les fastes officiels et le catafalque républicain, pouvait laisser percer néanmoins une sécession, un dernier pied de nez asséné au monde moderne, quand bien même les obsèques exséquiales était asservies aux postiches de l’ecclésialité contemporaine.
« Catholique, je le suis mais discret. Je ne veux pas de funérailles publiques. Ça ne m’intéresse pas du tout. »
— Alain Delon, dans son entretien du 17 juin 2021 accordé à Paris Match (n°3763)Ce qu’il se soit entouré de symboles religieux — abstraction faite des usages — laisse présager un mouvement de l’âme vers la miséricorde juste avant le grand passage. À l’évidence, cet individualisme — qu’accusaient les labyrinthiques liaisons et l’amour-propre de l’acteur — cadrait malaisément avec l’orthographe de la catholicité, mais il n’interdit nullement de recommander à la divine clémence cette âme, prisonnière des feux de paille de son siècle bon gré mal gré. Alors, qu’il trouve place dans nos intentions de prières !
« Je me souviens très bien des circonstances de ma première rencontre avec Alain Delon. Nous habitions à Conflans-sur-Loing, pas très loin de sa propriété de Douchy-Montcorbon dans le Loiret. Avec mon mari, le général Jacques Massu, nous avons fait sa connaissance lors de la messe de Noël 1990, dans l’église de Douchy. À la sortie, après le chant les « Anges dans nos campagnes », je cherche mon mari qui avait disparu et finis par le retrouver en grande conversation avec un homme non-reconnaissable, car emmitouflé dans une grande écharpe. Je m’approche et reconnais Alain Delon. […] Je n’ai pas souvenir qu’Alain évoquait entre nous des sujets très intimes comme la foi. On sait qu’il gardait toujours sur lui une petite croix offerte par sa mère. Anouchka a dit que son père aimait embrasser cette croix en parlant du « petit Jésus ». Je suppose que Rosalie, d’origine néerlandaise, n’était pas catholique. Pourtant, pendant toutes ces années, on a toujours croisé le couple et leurs enfants aux messes de minuit. La fidélité même à la foi de ses ancêtres était sa façon de traverser la vie. »
— Catherine Massue, cité par Tribune Chrétienne (organe conciliaire) le 21 août 2024ϟϟ Salve finale
La misanthropie de sa dernière saison exsudait moins une désinvolture cynique que la lucidité désabusée d’un homme de principes et de haute tenue à l’examen de l’hypocrisie environnante d’une société archi-matérialiste qui se cabrait contre les attentes chevaleresques qu’il avait d’autrui — et le résigna à un fatalisme devant sa propre finitude : Memento Mori buriné dans l’éternité marmoréenne !
Bien qu’il se trouvât par nature porté vers le commandement, cerné d’une dominante prégnance et d’un rayonnement hélien, on retiendra chez lui son côté « sigma » exemplifié par une inflexible indépendance, une appétence à dicter ses propres normes — son immaculable code d’honneur —, une énigme givrée.
En cet orbe, Alain Delon exhibait l’emblème de l’Anarque théorisé par Ernst Jünger, celui d’un loup solitaire, à l’écart des obédiences politiques, se déprenant des compromissions idéologiques et modes de son temps, et observant le monde, depuis sa tour d’ivoire, avec un mélange de morgue aristocratique et de détachement souverain.
C’est cette angoisse héliocentrique — entre irradiation et émancipation — qui rendit son profil fascinant, quasi-amphibologique : cette structure du mâle « alpha » introverti, sélectif et autonome, mais avançant sans couronne visible, ni meute à diriger, ni proscenium où harponner les acclamations. Son nom traversait les âges comme un métatarse d’or, impénétrable au flux du bavardage et à la liesse des multitudes — même s’il devait cesser de briller dans les lèvres des passants et voir son mythe commencer à pâlir dans la nuit des foules : nulle décadence du dehors n’eût ébréché l’axe de bronze qu’il s’était coulé dans l’âme (me ne frego !). Car son prix ne dépendait d’aucun sortilège exogène — la houle d’ovations n’étant que le simple vêtement de sa puissance —, mais de la concorde intime encastrée au cœur de son monolithe.
Sous cette façade olympienne que rien ne semblait pouvoir fissurer, grondait l’orage des passions sombres : un chaos d’ombres et de fièvres domestiqué par un goût de l’ordre, de la mesure, de la beauté plastique qui sublimait cette sourde mélancolie pour n’en conserver que la floraison, sculptant la tourmente en une saga vibrante d’un monde en clair-oscur ayant bouleversé les Trente Glorieuses, et fera souche encore pour mille ans dans le cœur noir des Occidentaux enivrés de lueur civilisationnelle.
Alain Delon fut une tension vivante entre la discipline apollinienne et l’impulsion dionysiaque : une symbiose nordico-méditerranéenne — cette étoffe dont sont taillés les monarques sans couronne ! Il est de la race de ceux auxquels la seigneurie fut dévolue dès leur naissance — le film de Pierre Granier-Deferre n’en étant ici que l’épiderme narratif !
Nous ne crayonnons pas des traits tributaires d’un déterminisme biologique figé, mais de la persistance souterraine d’un ethos — une manière d’être au monde façonnée par les siècles, la terre et le sang, que la rupture moderne a enfoui sous les strates du temps : il était fait d’une captieuse mixtion où s’agrègent la fougue italique, l’enracinement occitan, la résilience armoricaine et le perfectionnisme alémanique.
Combien même il pouvait échapper à notre cénacle doctrinal, nous saluons sa mémoire d’une main tendue vers le soleil !

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