• Intelligence artificielle : un puissant perroquet parfait reste un perroquet



    De la différence de nature entre l’homme et la machine : la loger dans l’être plutôt que dans le rendement, et remettre l’outil en son ordre.

  • Rien à effacer, homme et non gomme

    ⁂ 𝔄rène de l’automate bavard

    Merci d’abord, 𝔬̂ lecteur, à vous qui nous lisez avec constance et qui nous avez soufflé ce sujet, ainsi que d’autres qui suivront (ontologie merelienne simplifiée et synthétisée, reniements politiques en milieu de Tradition) : votre fidélité vaut tous les compteurs de visites, et c’est un honneur que de vous servir.

    Venons-en à la bête, ou plutôt à la non-bête : cette machine qui cause, rédige, traduit et compose, et devant laquelle nos contemporains balancent entre l’adoration béate et la panique de cinéma.

    Nous tenons que la différence entre l’homme et la machine est de nature, et non de degré. L’homme est une substance, unité d’une âme raisonnable et d’un corps ; la machine n’est qu’un assemblage ordonné du dehors, un artifice au sens où l’entendait l’Académie. L’intellect lit au-dedans des choses ; le calcul ne fait que corréler des signes. La volonté se porte vers le bien connu comme bien ; la machine n’a ni fin propre, ni mérite, ni salut.
    Encore faut-il bâtir la démonstration sur le roc : non sur ce que la machine « ne saura jamais faire », rempart de sable que chaque saison emporte, mais sur ce qu’elle est. Le vrai péril n’est point que la machine devienne homme ; c’est que l’homme se rêve machine, et la Cité avec lui.
    Reste l’usage, licite et parfois précieux, pourvu que l’outil demeure outil, effectivement.

    Quant aux réactionnaires zombies hostiles à toute nouveauté, ces procureurs du statut quo, comme aux transsexuels-transhumanistes : qu’ils retournent donc faire emplette de chaussettes à la mode ! Ici, ça taille des mères-grands en robe de chambre sans filtres.

    • 🎯 Un homme qui se croit machine cesse, lui, d’être tout à fait homme. 🎯
    • 📌 Hylémorphisme · intus legere · volonté et fin dernière · verbe intérieur · La Mettrie · Bernanos · subsidiarité · juste usage de l’outil

    🎙️ 𝔄ntenna

    Mosaïque : un moine écrit dans un codex sous la lumière, à côté d'un perroquet de rouages et d'un automate de bronze

    ☧ 𝔏exique martial

    Trois mots-balises, puisés dans les éditions anciennes de l’Académie, pour tenir notre cordage sémantique bien serré devant le jargon des vendeurs de prodiges.

    « INTELLIGENCE », féminin, Philosophie : « Faculté intellective, capacité d’entendre, de concevoir, de comprendre ; ou L’esprit, en tant qu’il conçoit. » – Dictionnaire de l’Académie française, 6ᵉ édition (1835), article « Intelligence ».

    « AUTOMATE », masculin, Mécanique : « Machine qui a en soi les ressorts de son mouvement. » Au figuré, « se dit d’une Personne qui agit, qui se meut avec une sorte d’inconscience, comme une machine. » – Dictionnaire de l’Académie française, 8ᵉ édition (1935), article « Automate ».

    « ARTIFICE », masculin, Arts mécaniques : « Art, industrie. Cette horloge, cette machine est faite avec un artifice merveilleux. » – Dictionnaire de l’Académie française, 7ᵉ édition (1878), article « Artifice ».

    ᛟ 𝔄ncienne école

    Quatre voix, du Psalmiste aux messages pontificaux de Pie XII, en passant par la Somme et le concile de Vienne : la sapience des siècles éprouvés avait déjà répondu à la question, avant même qu’on sût la poser en termes d’électronique.

    « Le nom d’intellect (ou d’intelligence) implique une certaine connaissance intime ; on dit en effet qu’intelliger, c’est pour ainsi dire « lire au-dedans ». »

    • Saint Thomas d’Aquin, Somme théologique, IIa-IIae, q. 8, a. 1, corps de l’article.

    « Quiconque, à l’avenir, osera affirmer, défendre ou soutenir avec opiniâtreté que l’âme rationnelle ou intellective n’est pas, par soi et essentiellement, la forme du corps humain, devra être tenu pour hérétique. »

    • Concile de Vienne (1312), constitution Fidei catholicae, Denzinger-Bannwart n° 481 (Denzinger-Hünermann n° 902).

    « Elles ont une bouche, et ne parlent point ; elles ont des yeux, et ne voient point. […] Qu’ils leur ressemblent ceux qui les font, et quiconque se confie à elles ! »

    • Psaume 115 (113 B), 5 et 8, traduction Crampon.

    « La société humaine n’est pas une machine et l’on ne doit pas la rendre telle, même dans le domaine économique. »

    • Pie XII, radiomessage de Noël (24 décembre 1952), traduction française parue dans Relations industrielles, vol. 8, n° 2, 1953, p. 237.

    Σ 𝔓lan d’attaque

    Trois reprises, de la métaphysique à la Cité : ce qu’est l’homme, ce que veut et dit l’homme, ce que l’homme doit faire de ses outils.

    Sommaire

    • Ⅰ. 🧭 De l’être : la substance et l’artifice
    • Ⅱ. ⚔️ Du vouloir et du Verbe : l’écho n’est point la voix
    • Ⅲ. 🛡️ De la Cité et de l’usage : l’outil remis à sa place

    Du canard de Vaucanson au bavard de silicium

    Ⅰ. 🧭 De l’être : la substance et l’artifice

    Chers lecteurs, souffrez que je parte du plus haut, puisque tout le reste en dépend.

    L’homme n’est point un ange égaré dans une mécanique, ni un amas de rouages que la matière aurait, par chance, rendu loquace. Il est une substance une, composée d’une âme raisonnable et d’un corps, l’âme étant la forme qui fait de ce corps un corps humain, vivant, sentant et pensant. C’est l’hylémorphisme d’Aristote, purifié et porté à son achèvement par l’Aquinate ; et l’Église ne l’a point abandonné aux disputes d’école : le concile de Vienne, en 1312, tint pour hérétique quiconque nierait que l’âme intellective fût, par elle-même et essentiellement, la forme du corps humain.

    La machine, elle, n’a point de forme substantielle. Elle n’a qu’une forme accidentelle d’assemblage, imposée du dehors à des matériaux qui n’en savent rien : du silicium, du cuivre, du courant, et des milliards de coefficients réglés par d’autres. Ôtez l’ingénieur, l’électricien et le marchand de serveurs, il ne reste qu’un tas. L’Académie de 1878 nommait cela un artifice, « art, industrie », et prenait justement l’horloge pour exemple. Une horloge merveilleuse demeure une horloge ; la complexité multipliée par un milliard reste de la complexité, elle ne devient point intériorité. La différence est de nature, non de degré : on ne passe pas de l’agrégat à la substance en ajoutant des pièces, pas plus qu’on ne fait un vivant en empilant des briques.

    Vient alors l’intellect. Comprendre, enseigne saint Thomas, c’est lire au-dedans, intus legere. Les sens s’arrêtent aux qualités extérieures ; l’intellect pénètre jusqu’à l’essence, abstrait l’universel du singulier, saisit ce qu’est la chose. La machine calcule des corrélations entre des signes : elle prédit, avec une habileté qui confond, le mot qui a le plus de chances de suivre le précédent. Elle manie la syntaxe à la perfection ; le sens ne lui est point donné, puisqu’il n’y a personne au-dedans pour le recevoir. Elle parcourt en un instant une bibliothèque entière ; elle ne lit au-dedans d’aucune page.

    Ⅱ. ⚔️ Du vouloir et du Verbe : l’écho n’est point la voix

    Soit : jouons-le jusqu’au bout. Accordons à la machine toutes les prouesses qu’on lui promet, et davantage. Que lui manquera-t-il encore ? L’essentiel, c’est-à-dire l’appétit et la liberté. La volonté, chez l’homme, est un appétit rationnel : elle se porte vers le bien que l’intelligence lui présente comme bien, et elle peut s’y porter ou s’en détourner. De là le mérite et la faute, la conversion et la chute, tout le drame du salut. La machine ne veut rien. Elle n’a point de fin propre, seulement celles qu’on lui assigne ; et n’ayant point de fin propre, elle n’a point de fin dernière. Elle ne mérite pas, elle ne pèche pas, elle ne sera ni sauvée ni damnée. On ne confesse point un programme : on le corrige.

    Il en va de même du langage. L’homme parle parce qu’il pense, et il pense parce qu’il participe, par la lumière naturelle de sa raison, au Verbe éternel par qui tout a été fait. « Au commencement était le Verbe » : la parole humaine en est un reflet lointain, mais réel. Saint Augustin, puis l’Aquinate l’ont enseigné : avant le mot proféré, il y a le verbe intérieur, conçu dans l’esprit, dont le mot extérieur n’est que le vêtement. La machine produit du langage sans verbe intérieur. Elle est un écho statistique de toute la parole humaine qu’on lui a fait avaler ; écho admirable, plus éloquent parfois que bien des orateurs de tréteau, mais écho tout de même, c’est-à-dire une voix sans personne.

    Ici une précaution, qu’il sied de prendre si l’on ne veut point prêter à rire dans dix ans. Gardons-nous de fonder la démonstration sur ce que la machine « ne saura jamais faire ». Descartes lui-même s’y risqua : nulle machine, jugeait-il, ne saurait arranger ses paroles pour répondre au sens de tout ce qu’on dirait devant elle, et il tenait qu’« il n’est pas croyable qu’un singe ou un perroquet qui serait des plus parfaits de son espèce n’égalât en cela un enfant des plus stupides ». Le pari portait sur la performance ; la performance l’a perdu. Les remparts bâtis sur le rendement s’écroulent à chaque saison, et ceux qui s’y abritent sont régulièrement délogés. Plaçons plutôt la différence là où elle est inattaquable : dans l’être.

    Un perroquet parfait reste un perroquet, et un perroquet de silicium, fût-il capable de réciter la Somme, n’en a jamais lu une ligne au-dedans.

    Ⅲ. 🛡️ De la Cité et de l’usage : l’outil remis à sa place

    Le vrai péril n’est donc point que la machine devienne homme ; c’est que l’homme se conçoive comme une machine.

    L’inversion a sa généalogie. Descartes, ayant séparé l’esprit de l’étendue, livra le corps entier à la mécanique et fit des bêtes des automates ; il invitait à considérer le corps « comme une machine, qui, ayant été faite des mains de Dieu, est incomparablement mieux ordonnée et a en soi des mouvements plus admirables qu’aucune de celles qui peuvent être inventées par les hommes ». Il gardait l’âme à part ; il ne restait qu’un pas à franchir. Le médecin La Mettrie le franchit en 1747 : « L’homme est une machine si composée, qu’il est impossible de s’en faire d’abord une idée claire ». L’intelligence artificielle vient parachever ce réductionnisme : si la machine parle, conclut-on, c’est que la pensée n’était que calcul, et l’homme un ordinateur mouillé. Le Psalmiste avait prévenu : les idoles ont une bouche et ne parlent point, et ceux qui les font finissent par leur ressembler.

    La Cité n’échappe point à la contagion. Pour l’intégralisme organique, elle est un corps vivant, fait de corps intermédiaires (familles, métiers, communes, provinces, paroisses) qui ont chacun leur vie, leurs droits et leur fin. La machine à gouverner rêve de l’inverse : une mécanique à optimiser, des procédures sans visage, des décisions dictées par des tableaux de bord, et la puissance concentrée entre les mains des quelques maisons qui possèdent les calculateurs. La subsidiarité s’efface devant l’algorithme ; le corps intermédiaire devient une friction à réduire.
    Georges Bernanos l’avait pressenti depuis son exil brésilien : « On ne comprend absolument rien à la civilisation moderne si l’on n’admet pas d’abord qu’elle est une conspiration universelle contre toute espèce de vie intérieure.
    Pie XII, de son côté, déplorait l’État devenu « une gigantesque machine administrative », et l’homme auquel on a enlevé « son visage et son nom ».

    Faut-il pour autant briser les métiers à tisser, à la manière des luddites ? Point du tout. Ce serait sottise, et hypocrisie de surcroît : ceux-là mêmes qui tonnent contre la machine s’en servent, et nous ne ferons point semblant de l’ignorer. L’outil est utile, puissant, par certains côtés stupéfiant : il traduit, il résume, il retrouve une référence, il soulage l’artisan de mille besognes.
    La technique est un moyen ordonné à une fin ; on peut s’en servir sans s’y soumettre. L’usage est licite ; l’idolâtrie ne l’est pas. Mais l’outil mal tenu devient une vile distraction : il dispense de penser celui qui devait apprendre à penser, il dévore les heures que réclamaient la prière, l’étude et la conversation, il flatte la paresse sous couleur d’efficacité.

    La règle est ancienne : la chose vaut par sa fin, et l’homme par la sienne. Remettons l’outil à sa place, sous la main, et jamais au-dessus de la tête.


    ☩ ℭoup de grâce

    Si d’aventure vous vouliez devenir pitre et non du meilleur comique, voilà que l’automate bavard est renvoyé à son établi.

    Ne soyons points sans outils et des retardés du lendemain, ni des aficionados du surlendemain.

    Il n’est ni démon ni messie : il est artifice, au sens noble que l’Académie donnait au mot, ouvrage d’industrie dont la merveille revient à ceux qui l’ont conçu. L’homme reste ce qu’il est : une âme qui informe un corps, un intellect qui lit au-dedans, une volonté qui choisit sa fin et en répondra. Nul calcul n’y ajoute, nul calcul n’en retranche.

    Quant aux tenants du prophétisme de bazar, qui annoncent tous les six mois l’avènement de la conscience artificielle, et aux philistins qui ne voient dans l’homme qu’une machine moins bien réglée, renvoyons-les dos à dos au vestiaire. Le combat n’est point contre la machine ; il est pour l’homme, qui doit rester maître de ses outils, de son temps et de sa Cité.

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    📚 Pour approfondir

    • Saint Thomas d’Aquin, Somme théologique, Ia, q. 75-76 (de l’âme et de son union au corps) et IIa-IIae, q. 8.
    • Aristote, De l’âme, traduction J. Tricot, Vrin, 1934.
    • Julien Offray de La Mettrie, L’Homme-machine, Leyde, Élie Luzac, 1748 (paru fin 1747).
    • Georges Bernanos, La France contre les robots, Robert Laffont, 1947.
    • Pie XII, Radiomessage de Noël 1952, repris dans Relations industrielles, vol. 8, n° 2, 1953, p. 230-239.
    • Jacques Ellul, Le Système technicien, Calmann-Lévy, 1977.

    🥊 𝔑𝔬𝔰𝔞𝔯𝔱𝔦𝔠𝔩𝔢𝔰𝔡𝔢𝔩𝔞𝔖𝔱𝔯𝔞ß𝔢