-
Publié le par Florian Rouanet
Toujours à propos de l’approche holistique tirée de l’ouvrage intitulé « La révolution organiciste, entretien sur les nouveaux courants scientifiques« .
Dans le chapitre d’introduction, se retrouve résumée la pensée des entretiens de Roberto Fondi par son interviewer et homologue italien :
Le grand biologiste organiciste Ludwig von Berta- lanffy écrit à ce sujet : «Toute théorie de grande ampleur implique une vision du monde» et, à son tour, «tout développement important de la science change la vision du monde et devient philosophie naturelle ou métascience»’. Et l’embryologiste Bernhard Dürken a pu affirmer, pour sa part, qu’il «existe une étroite relation réciproque entre les théories scientifiques et la pensée générale qui domine dans une époque donne l-la science n’est en rien privée de prémisses extrascientifiques». (…)
Il faut s’efforcer d’apporter de la clarté là ou il y a ambiguïté et contradiction, par conséquent accorder la moindre place à de faciles formules polémiques ou à un antiscientisme plus émotif que rationnel, susceptible de nuire gravement à l’efficacité du discours. En partant de ces prémisses, on peut observer que l’aspect le plus évident de la science, son masque, consiste à se présenter comme le royaume de l’objectivité, laquelle tend à nous montrer le monde tel qu’il est, sans intrusions de la subjectivité humaine ou, du moins, avec des intrusions très limitées si l’on compare la science à d’autres domaines du savoir. Cette fiction – car il ne s’agit que d’une fiction – reste malheureusement fer. mement enracinée comme vérité incontestable dans la conscience tant de l’homme de la rue, conditionné par les innombrables revues de vulgarisation scientifique qui prolifèrent, que du chercheur au niveau le plus superficiel. (…)
Sous l’angle qualitatif, la science contemporaine n’est pas supérieure à celle des siècles passés : seul le point de vue progressiste de l’homme moderne peut lui faire croire qu’il est en possession d’une conception plus «scientifique». (…)
Après une «révolution» advient une sorte de «réorientation de la Gestalt visuelle», un saut d’une dimension à l’autre, c’est-à-dire d’un paradigme à l’autre, qui peut impliquer des conceptions tantôt organicistes, tantôt mécanistes *, tantôt dialectico-matérialistes, etc. Incidemment, nous voudrions souligner que même sur le plan de la simple accumulation de données, il n’y a pas de progrès nécessaire durant toute l’histoire de la science, car il y a en effet «autant de pertes que de gains dans les révolutions scientifiques» (Thomas Kuhn, La structure dès révolutions scientifiques, 1983). (…)
Mais, cohérent avec son modele, Kuhn ne se berce pas d’illusions ratio. nalistes : il affirme explicitement que le vrai déclic qui pousse un scientifique à adopter un nouveau paradigme, abandonnant l’ancien, est un acte de «foi» ou de confiance intuitive, donc un fait étranger aux canons du rationalisme (ce qui ne signifie pas que ce fait soit dépourvu d’une rationalité spécifique, différente de celle couramment entendue). (…)
Des 12s le mathématicien et philosophe Alfred Whitehead avait fait remarquer, au sujet des connaissances en matière de physique, qu’«en 1500 l’Europe en savait moins qu’Archi mède, qui était mort en 212 av. J.-C.» ‘. (…)
Pour l’ aspect culturel, Bertalanffy se réfère aux théo-ries de Benjamin Whorf, formulées dans les années cinquante et, pour l’es-sentiel, toujours valables. Selon ce linguiste, «ce qu’on croit généralement, à savoir que les processus cognitifs de tous les êtres humains possèdent une structure logique commune qui opère antérieurement à la communication par le langage et indépendamment de celle-ci, est erroné» 20. En effet, les schèmes linguistiques délimiteraient et définiraient le champ de perception de chaque être humain, ainsi que sa pensée sur la réalité qu’il observe. Par conséquent, des peuples présentant des structures linguisti-ques très différentes auront aussi des conceptions du monde très différentes, comme le prove une simple comparison entre les langues indo-européennes et celles de certaines tribus peaux-rouges : la notion de temps, par exemple, omniprésente dans les langues indo-européennes, est prati-quement absente des langues des Amérindiens, qui vivent dans un éternel présent. (…)
En résumé, ce dernier affirme que «tout organisme vivant se coupe une part dans le grand gâteau de la réalité, part qu’il peut percevoir et devant laquelle il peut réagir en fonction de son organisation psychophysique, c’est-a-dire en fonction de ses organes récepteurs et actifs»». , lesquels définissent et délimitent aussi le monde environnant, mais à un niveau situé au-dessous du niveau culturel. «Tout organisme isole, à partir des multiples objets qui l’entourent, un petit nombre de caractéristiques auxquelles il réagit et dont l’ensemble forme son milieu’ (Umwelt). Rien d’autre n’existe pour cet organisme» 22. Dans le dernier chapitre d’un précieux petit livre 2, Uexküll a fourni des exemples éclairants et sympathiques des rapports entre une structure naturelle unitaire, en l’occurrence un chêne, et différents individus : un bûcheron, une fillette, un renard, une chouette, une fourmi, une guêpe. (…)
Bertalantty tire de tout celd une consequence logique : «l semble ainsi bien établi que les catégories de la connaissance dépendent d’un côté de facteurs biologiques, de l’autre côté de facteurs culturels (…) Notre organisation psychophysique spécifiquement humaine détermine essentiellement. (…)
Il faut donc conclure qu’entre l’image du monde, transmise par nos sens et filtrée par notre structure culturelle, et le monde en soi, il y a un rapport d’isomorphisme, du moins jusqu’au niveau nécessaire au maintien de la vie. Sous cet angle, par consequent, et pour nous limiter aux capacités cognitives et aux sens humains, on peut dire qu’il n’existe aucune approche préférentielle de la réalité, qui permet trait une connaissance totale, l’accès à la Vérité absolue, selon l’aspira-ton naive des positivistes. (…)
Ce relativisme pluraliste, qui ne débouche pas sur un subjectivisme anar. chique puisqu’il est inclus dans une conception unificatrice et synthétique à un niveau supérieur, confère à toute connaissance humaine sa dignité et sa valeur, ce qui permet d’éviter aussi bien certaines sous-estimations absurdes que des réductionnismes arrogants. (…)
Dans cette recherche de constantes, règles, paramètres, qui soustraient le monde du vivant au hasard aveugle et insatistaisant postulé par de nombreux évolutionnistes et au fidéisme aussi peu convaincant des «création-nistes», Fondi emprunte un chemin du plus haut intérêt, utile également pour libérer la pensée scientifique de lieux communs paralysants et falla-cieux. En effet, comme l’a écrit Pierre-Paul Grassé, zoologiste à la Sor-bonne, il y a un faux dilemme, celui du hasard ou du surnaturel, «auquel les biologistes de l’aléatoire essaient en vain d’acculer leurs adversaires. Ni hasard ni surnaturel, mais des lois qui régissent les êtres vivants, lois dont la recherche est le but, la raison d’être de la Science qui, en cette affaire, doit avoir le dernier mot. (…)
Si l’on se penche sur les derniers siècles d’histoire de la science, on note la présence ininterrompue d’une recherche anticonformiste, menée par des savants insatisfaits de certaines vérités officielles, qui cachent une réalité sur laquelle on n’a pas encore enquêté. Comme le soulignait le biologiste suisse Adolf Portmann, «très souvent de sérieuses questions non résolues sont présentées comme éclaircies par l’exposition unilatérale d’un point de vue déterminé» 46 ; creuser ces contradictions, dans «des domaines habituellement négligés», tout spécialement de nos jours en s’aidant de nouvelles découvertes révolutionnaires, c’est donc œuvrer pour une profonde transformation future. (…)
Un évolutionniste modéré comme G. Dover a récemment souligné combien il est dangereux, étant donné les réactions irritées des chercheurs darwiniens, d’avancer des critiques contre les axiomes de la théorie de l’évolution, qui «depuis longtemps s’est érigée en nouvelle théologie. [Ainsi à de rares exceptions près personne ne prend sérieusement en considération le vrai point faible méthodologique de la théorie de la sélection naturelle, à savoir précisément la facilité excessive avec laquelle elle explique trop de choses» (…)
L’alternative proposée par speciani consiste en une «revolution» de la vision du malade par le médecin, à l’intérieur d’une conception organi ciste et globalisante qui se rattache parfois, sans les complexes de la men. talité progressiste, à la grande sagesse du passé, du monde indien et gre jusqu’à Paracelse, sagesse bien plus sensible à la totalité de l’être vivant, réalité quantitative mais aussi qualitative. Peut-être est-ce justement à cause de cette faiblesse «ontologique» – maintenant admise – de la médecine moderne, qu’on assiste depuis quelques années à de multiples formes d’in térêt, y compris chez les médecins, pour les anciennes techniques médicales (autrefois méprisées !), orientales surtout, comme l’acupuncture, dont on reconnaît l’efficacité 67, sans pour autant comprendre toujours la «conception de l’homme» qui les fonde. (…)
Partie sur Plotin qui réactiva les textes antiques :
Plotin déjà faisait remarquer que dans les modeles créationnistes fina-listes, fondés sur un «projet», il y a une totalitas post partes. Et, comme l’a écrit Emanuele Sameck Lodivici, «même en cas d’absence de morceaux ou de moyens précédant l’œuvre achevée, c’est comme si cette œuvre était le résultat d’un emboîtement de pièces où l’on distingue aisément la totalité finale et les parties qui se sont ajoutées fonctionnellement au tout comme des moyens en vue d’une fin. Le tout est alors le résultat d’un assemblage de parties, même si les parties comme telles n’existaient pas avant, mais sont seulement vues rétrospectivement quand l’œuvre est terminée» ». cette pensée anthropomorphique on peut opposer, en sui-vant Plotin « , une vision de la formation de la nature où la totalité est. (…)
A cette pensée anthropomorphique on peut opposer, en suivant Plotin « , une vision de la formation de la nature où la totalité est antérieure et supérieure aux parties, où le tout, la structure globale, règle et dirige chaque processus, selon une perspective clairement holiste et orga-niciste. Cette perspective, on la retrouvera tout au long du livre de Fondi, mais toujours appuyée sur des données de fait et enrichie par des corres. pondances significatives avec les toutes dernieres decouvertes de la physique. (…)
Partie focus sur Aristote, l’essentiel (!) :
En effet, d’un Point de vue aristotélicien, l’organisation du type intervient comme forme Ou comme cause finale»»?, conformément à une conception où être et devenir, dans la nature, s’entrecroisent au lieu de s’exclure mutuellement. (…)
Cette allusion à Aristote nous permet de passer maintenant à l’un des thèmes fondamentaux (pour ne pas dire le plus important) de l’entretien l’organicisme. Le philosophe grec peut être considéré comme l’un des plus grands et des plus profonds théoriciens de l’organicisme, et ce n’est pas un hasard si Fondi se réfère souvent à sa pensée, que seule une critique superficielle peut qualifier de «dépassée». (…)
La tradition scientifique aristotélicienne, si superficiellement critiquée par les scientifiques progressistes, mériterait en effet une analyse attentive en mesure de lui restituer sa vraie fonction, au-delà des lieux communs passivement acceptés par le grand nombre. S’il est vrai qu’un certain «aris-totélisme» – propre à quelques épigones du Stagirite, au Moyen Age et pendant la Renaissance – est discutable en raison de son adhésion acriti-que et aveugle aux enseignements et théories du Maître, alors qu’il aurait fallu distinguer le noyau de sa pensée, particulièrement précieux, de certains aspects critiquables et souvent marginaux -, il est tout aussi vrai que, correctement comprise, la méthode aristotélicienne s’est démontrée un excellent instrument pour parvenir à de nouvelles découvertes et connaissances scientifiques, aptes à corriger également le patrimoine transmis par Aristote. (…)
Nous pouvons aujourd’hui continuer cette tradition prestigieuse, sans tomber dans une «scolastique» néo-aristotélicienne, mais en développant, en actualisant et en enrichissant les points décisifs de la pensée du Stagirite. (…)
La forme la plus générale de l’organicisme peut être définie par cinq principes fondamentaux : 1) le tout est plus que la somme de ses parties; 2) la totalité détermine la nature de ses parties ; 3) les parties ne peuvent pas être comprises lorsqu’on les considère isolément, sans référence à la totalité; 4) les parties sont dynamiquement reliées entre elles dans une interaction et une interdépendance incessantes ; 5) en conséquence, l’approche analytique, atomiste, caractéristique de la physique newtonienne classique, se révèle inadéquate pour comprendre la vie dans son ensemble ou dans ses différentes expressions animales et végétales. (…)
Conception qualitative de la réalité, l’organicisme reconnaît la hiérarchie dans la nature : il n’annule donc pas les différences dans un tout collectif et niveleur, mais les valorise au contraire, dans la mesure où il considère différents plans d’existence et, par conséquent, envisage des totalités à des niveaux multiples (les holons d’Arthur Koestler), chacune étant incluse dans une totalité d’ordre supérieur, de sorte que se forme une hiérarchie tant de «structures» que de «fonctions». Sous ses formes les plus complètes, le holisme voit tout le cosmos comme une réalité différenciée en niveaux qualitatifs distincts, mais qui interagissent, tant horizontalement que verticalement (holisme absolu, dynamique et interactionnel). (…)
Conclusions d’introduction sur Roberto Fondi :
Cette conception rappelle, sous certains aspects, les théories et les études d’un grand chimiste italien, Giorgio Piccardi (mort en 1972), qui dirigea l’institut universitaire de Chimie et Physique de Florence. Ses recherches ont demontre quily a corrélation régulière entre les phénomènes ci. miques et le cosmos : les différentes forces cosmiques Phenomènes solai: res, champs magnétiques, etc.) influencent en effet, independamment de toutes les autres conditions expérimentales classiques temperature, pres. sion, etc.), tel ou tel aspect des réactions chimiques. C’est ainsi par exem. ple que ces influences font varier la vitesse de floculation et de sedimenta. tion des suspensions colloidales – au nombre desquelles figuren, soulignons-le, le sang, la lymphe et le cytoplasme , avec d’évidentes réper. cussions sur l’état de santé et les conditions générales du corps humain. (…)
Bien que présenté de manière synthétique, ce panorama scientifique se révèle très significatif de l’atmosphère générale dans laquelle s’insère organiquement la «recherche extraordinaire» menée par Roberto Fondi sur le plan théorique (chose à ne pas négliger en ces temps d’inflation expéri mentale), dans sa double fonction de critique et de proposition. (…)
On a presque toujours adressé à ceux qui critiquent l’évolutionnisme l’accusation de «créationnisme», en entendant par ce terme le fait de faire appel, de façon naive et antiscientifique, à des entités surnaturelles, au Dieu qui crée le monde à partir de «rien» et dont l’action résout tous les problèmes posés par l’investigation et l’explication rationnelles de la nature. (…)
Fondi, lui aussi, a eu droit à cette accusation, bien que dans son cas elle ne soit pas du tout motivée. Cette critique, évidemment, va de pair avec l’accusation de succomber à un préjugé anthropomorphique, qui amène à voir la formation de la réalité physique comme un processus réglé par un artisan intelligent (Dieu, projection de l’homme) placé en dehors de la nature. On transférerait ainsi l’action purement humaine au monde bio-logique. Les évolutionnistes, en revanche, se considèrent comme les repre-sentants d’une forme de pensée beaucoun plus scientifique et objective. (…)
Les prochaines années nous diront si cette synthèse insolite, interdisciplinaire mais non réductionniste, d’anciennes connaissances, de holisme, de physique relativiste et de «nouvelles sciences», du prémoderne et du postmoderne, sera ou non le mélange explosit capable de liberer la science contemporaine de la chape de plomb conformiste qui pèse sur elle, contribuant ainsi à ouvrir la voie vers un possible avenir archaïque, hier encore impensable. Mais, indépendamment de l’issue de ce processus, il nous semble que l’alternative scientifique proposée par Roberto Fondi garde, en soi, toute sa valeur, en raison de la richesse de ses contenus, de l’ouverture d’esprit dont elle témoigne. Elle enseigne qu’on peut s’approcher de la réalité sans prétendre la forcer à entrer dans des schémas rigides et trompeurs, et prouve qu’il est possible de fournir des réponses logiques et cohérentes à de nombreuses questions face auxquelles la science «normale» actuelle reste muette. (…)
Giovanni Monastra.

Réagissez à cet article !