• La chanson de Roland, héritage et mythologie



    Notre Iliade en langue d’oïl !

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    Une vieille légende franque qui a donné l’occasion d’un chant en ancien français. Cet épisode est à connaître tant il est formateur et fondamental pour notre roman national. Lisez aussi 1. la formation latine des gaulois & 2. l’organisation sociale des gaulois.

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    « La Chanson de Roland ou Chanson de Roncevaux, est une chanson de geste, appartenant au cycle carolingien. Le héros en est Roland, comte des Marches de Bretagne, et neveu de Charlemagne. Elément parmi d’autres, ou même accomplissement le plus achevé d’une entreprise de propagande politique et religieuse plus vaste, qui fait fi de la réalité historique (mais on pourrait dire la même chose de toutes les autres chansons de geste), la Chanson de Roland n’en reste pas moins, du point de vue littéraire, la plus réussie des chansons de geste. (…)

    L’histoire et la légende

    L’Histoire.
    Dans sa Vita Caroli, composée très peu de temps après la mort de l’empereur, Éginhard ou Einhard nous a laissé le récit très succinct des événements historiques transformés en légende dans la Chanson de Roland.  Et ces éléments historiques se réduisent à fort peu de chose : un nom, celui de Roland ou Hroland, comte de la marche de Bretagne (Bretagne française), qui fut un authentique compagnon d’armes de Charlemagne; un fait, la donnée d’une expédition en Espagne, heureusement menée par Charlemagne, mais qui s’acheva par un revers de ses troupes, tandis que revenant de Saragosse il franchissait les Pyrénées pour rentrer en France. L’arrière-garde de l’armée de l’empereur fut surprise dans la vallée de Roncevaux par les montagnards basques. Les Francs furent cernés, écrasés sous des blocs de rocher.

    « Là, dit le chroniqueur, périt Roland, préfet de la Marche de Bretagne. »

    Les attaquants s’esquivèrent promptement pour se mettre à l’abri et Charlemagne ne put tirer aucune vengeance de cet affront (15 août 778).

    La Légende. 
    La légende s’empara de ce mince épisode, pour lui donner les proportions d’une épopée, quitte à travestir l’histoire sans vergogne.

    De Roland, on fit le neveu de Charlemagne, fils de sa soeur Berthe et du sénéchal Milon, et l’un des douze pairs de France. A ses côtés, dans l’arrière-garde, on plaça Olivier (dont la soeur, Aude, est fiancée à Roland), l’archevêque Turpin, et les autres pairs de France. Cette arrière-garde renferma donc l’élite des barons chrétiens, au nombre de vingt mille.

    Il fallait leur donner des adversaires dignes d’eux, un ennemi plus fantasmatique. Les Francs revenant d’Espagne seront donc attaqués à Roncevaux non plus par des montagnards basques, mais par cent mille Sarrasins, bien armés et très braves.

    Une modification en amène une autre. Dans toutes les littératures la mort des héros est attribuée à l’intervention d’un traître. Charlemagne, qui vient de faire la paix avec le roi sarrasin Marsile, quitte le pays en toute sécurité; mais Ganelon a préparé, comme une vengeance personnelle, la mort de Roland.

    Il n’est pas possible enfin que pareil affront soit resté sans représailles. Et tandis que, dans la réalité, Charlemagne n’avait jamais pu châtier les Basques, on le verra, dans la légende, revenir en Espagne, pour exterminer les Sarrasins et, d’autre part, punir le traître Ganelon.

    Pour expliquer la survivance et l’enracinement de ces souvenirs, relatifs à des événements de l’an 778, pas n’est besoin de recourir à l’hypothèse d’antiques poèmes de l’époque carolingienne qui se seraient transmis de génération en génération; il suffit de faire remarquer que la Vita Caroli, oeuvre très répandue pendant tout le Moyen âge, en une seule page les fournissait à n’importe lequel des clercs du XIe siècle. Or, il y avait alors un groupe d’hommes pour lesquels, entre tous, cette page offrait un intérêt particulier : c’étaient les religieux dont les monastères et les églises jalonnaient la grande route qui du nord et de l’ouest de la France conduisait en Espagne, et qui passait par Bordeaux, Dax, Saint-Jean-Pied-de-Port, Roncevaux et Pampelune. 

    Pendant tout le XIe siècle, cette route a été battue par des gens de guerre, ceux qui, venant d’Aquitaine, de Normandie, de Champagne, de Bourgogne, se rendaient par grandes troupes en Espagne pour y combattre les Sarrasins. Charlemagne les y avait précédés, et, sous leurs pas, ils voyaient se dresser le souvenir de l’empereur et de ses compagnons, leurs grands devanciers, dont la gloire rejaillissait sur leurs propres entreprises. Peut-être est-ce d’abord pour ces guerriers, dont ils voulaient stimuler l’enthousiasme, que des clercs évoquèrent les exploits du meilleur serviteur que l’Église eût jamais connu, exaltant son rôle et celui de ses barons, et composant avec des débris d’histoire une légende enivrante, où brillait moins une image fidèle du passé que la flamme d’un idéal nouveau. C’était pour ces guerriers, et ce fut aussi, un peu plus tard, pour des voyageurs d’une autre sorte, pacifiques ceux-là, mais animés de la même foi et du même zèle sacré; ce fut pour les pèlerins qui, en foule, s’acheminaient par la même voie et, au delà de Pampelune, par Burgos et Léon, allaient vénérer à Compostelle le tombeau prétendu de l’apôtre Jacques. 

    Dès avant la fin du XIe siècle, on montrait en un point culminant des Pyrénées, au col de Cize, qui domine Roncevaux, une croix de pierre, dite Croix de Charlemagne; à Saint-Seurin de Bordeaux, une relique de Roland; à Saint-Romain de Blaye, le tombeau du même Roland. Étaient-ce là des monuments authentiques auxquels s’est attachée la légende naissante de Roland? Peut-être. Ce qui est sûr, c’est qu’à les regarder on voit cette légende pousser ses racines, pour ainsi dire, dans des sanctuaires. »

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    « La supériorité de La Chanson de Roland sur les autres chansons de geste tient d’abord à l’exceptionnelle qualité de sa composition. Autour du drame de Roncevaux, qui culmine avec la mort de Roland, se construit l’histoire d’une trahison. La rivalité de Roland et de Ganelon prépare logiquement le piège où va périr l’arrière-garde des Francs. La seconde partie de la chanson nous raconte la revanche de Charlemagne, et si elle a paru moins nécessaire au lecteur moderne, elle nous permet de comprendre la signification d’une œuvre consacrée à l’idée impériale. On connaît les plus beaux épisodes de ce texte, le défi de Ganelon, le débat de Roland et d’Olivier, Roland sonnant du cor, son effort pour briser son épée Durandal, l’offrande de son gant au Ciel, les descriptions d’armées opposées, le duel de Charlemagne et de Baligant. Le thème de la croisade est illustré clairement, noblement, par la confrontation sans mépris de deux mondes apparemment inconciliables, mais dont les mêmes vertus guerrières s’affirment sur le champ de bataille. L’attention se porte sur le destin de quelques héros qui servent d’exemple et contribuent à l’endoctrinement du public. Roland, brave et généreux, partisan de la guerre à outrance, se laisse entraîner par une sorte de démesure : il rachète son erreur par son sacrifice et sa mort douloureuse. À côté de lui, Olivier fait figure de sage ; c’est surtout l’ami, le compagnon au dévouement sans faille. Turpin, l’archevêque de Reims, personnifie la foi militante, la mystique de la croisade. Mais c’est la figure de Charlemagne qui domine tout le poème. Souverain indulgent pour les incartades de ses barons, cherchant anxieusement à prévenir les dangers qui les menace, il met après leur mort toute son énergie à les venger. Dans ce combat, il représente l’Occident menacé par l’Islam ; mais il incarne aussi un certain idéal monarchique dont les Français garderont longtemps la nostalgie. La légende épique construite autour de lui a donc transformé en victoire une défaite. Par quel cheminement poétique ou politique est-on parvenu à une telle métamorphose d’un événement historique survenu en 778 ? On a retrouvé des jalons dans les documents politiques, et le manuscrit d’Oxford n’est pas le seul manuscrit, la Chanson de Rolad que nous y trouvons n’est pas le premier poème. Mais il semble que la première croisade ait donné une impulsion décisive au travail de l’imagination. Du poète qui a ainsi composé le meilleur texte il nous est resté un nom, Turoldus. On cherche encore à préciser son rôle dans un ensemble poétique plus vaste. »

    Daniel POIRION

    Version youtubesque récitée : youtu.be/F9kIu1LHOhk youtu.be/8IDU2OyIOJM youtu.be/BTwDKp8NITg youtu.be/L_ufXySPXKk youtu.be/d6eACoUPJFM youtu.be/8cGAXaGS0E0 youtu.be/O8sN4ZUSg-8 youtu.be/wg91WrjpATk youtu.be/a07sGW4tbCU youtu.be/44oVEWXKMi0

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