• Scènes de la vie philosophique sous le IIIe Reich (Steding, Schmitt, Heidegger)



    Une bonne tranche de Révolution conservatrice.

  • En terme historique on ne saurait parler du IIIe Reich sans évoquer les deux empires précédents ce même non, et encore moins, en traiter sans souligner l’actualité qui le précédait tout juste avant à savoir : l’entre-deux-guerres allemand. Après guerre les penseurs et militants non conformistes de cette période seront tous regroupés sous l’appellation de « Révolution conservatrice », en résumé, ils étaient modernes tout en refusant les pires éléments – ainsi, décadents – que la modernité nous amène. Voici ci-dessous une certaine manière d’en traiter, puisse ce document enrichir un peu plus vos connaissances à tous :

    On sous-estime encore largement l’impact du national-socialisme sur la philosophie allemande de l’époque. Il manque non seulement en France ou dans le monde anglo-saxon (où pourtant un livre comme celui de Hans Sluga essaie de faire le point sur la question), mais aussi en Allemagne, le pays matrice du phénomène, une recherche exhaustive sur l’ampleur du processus. Le livre de Christoph Steding Das Reich und die Krankheit der europäischen Kultur (L’Empire et la maladie de la culture européenne), paru en 1938 avec une longue introduction signée par l’un des grands seigneurs de l’establishment nazi, Walter Frank, président de l’Institut pour l’Histoire de la Nouvelle Allemagne, est un produit typique de l’engagement nazi de la philosophie. Günther Anders, qui signait à l’époque Günther Stern et qui vivait en exil aux États-Unis, a saisi tout de suite le caractère sui generis de l’ouvrage : il en a publié un compte rendu dans le no 3 de l’année 1939 de la revue de l’Institut de recherche sociale de Francfort, Studies in Philosophy and Social Sciences, qui paraissait à New York, où il pointait du doigt le radicalisme du livre. Après avoir souligné l’intérêt d’un ouvrage qui se proposait de formuler une « métaphysique du national-socialisme », Anders brossait dans la conclusion de son article un inventaire des thèses les plus frappantes de l’auteur. Franz Neumann, dans sa grande somme sur le national-socialisme Béhémoth, n’a pas manqué non plus de signaler l’intérêt de l’ouvrage de Steding, vrai condensé de plusieurs des thèses les plus extrêmes de l’idéologie nationale-socialiste. Neumann y consacre plusieurs pages, mentionne en termes élogieux l’article d’Anders et tient à souligner l’influence de la philosophie de Heidegger sur la structure de pensée du jeune théoricien. Günther Anders avait indiqué la façon dont le « solipsisme transcendantal » de l’« être-dans-le-monde » heideggérien est converti par Steding en un « solipsisme politique », ayant le Reich allemand comme axe de rotation [1][1]Günther Stern, compte rendu sur le livre de Christoph Steding….

    2Le phénomène le plus remarquable dans la réception du livre de Steding est l’accueil enthousiaste dont il a bénéficié de la part de Carl Schmitt. Le long article que le juriste lui a consacré tout de suite après sa parution (publié dans le numéro d’avril 1939 de la revue de l’« Akademie für Deutsches Recht » Deutsche Rechtswissenschaft, l’article a été repris dans le recueil Positionen und Begriffe im Kampf mit Weimar-Genf-Versailles, 1923-1939, sorti en 1940 à Berlin chez Duncker & Humblot) est particulièrement significatif par la convergence de vues qu’il révèle entre le juriste et le jeune philosophe sur un point capital de la doctrine politique du IIIe Reich : Schmitt célèbre dieser geniale Torso (l’« ébauche géniale ») de Steding pour avoir situé au centre de la réflexion politique le concept du Reich. Certes, il ne passe pas sous silence les défauts du livre, surtout au niveau de la construction (la gigantesque œuvre de Steding s’étalait sur presque 800 pages et Schmitt fait observer le caractère « non systématique », voire « impressionniste », de sa structure), mais l’essentiel lui semble résider ailleurs : il découvre avec satisfaction dans l’idée directrice du livre (une mise en cause radicale de la « neutralisation » en tant qu’action d’affaiblissement et de subversion de la puissance du Reich) une concrétisation d’une thèse privilégiée de sa propre pensée politique, celle qu’il avait esquissée dès 1929 dans sa conférence de Barcelone intitulée « L’âge des neutralisations et des dépolitisations ». En 1939, lorsqu’il publie son long article sur Steding sous le titre « Neutralität und Neutralisierungen », Schmitt était engagé dans une grande bataille idéologique destinée à justifier la politique de grande puissance du IIIe Reich et à cautionner ce qu’il appelait dans la conclusion de son article « le renouveau de la puissance allemande du peuple par Adolf Hitler » [2][2]Carl Schmitt, « Neutralität und Neutralisierungen. Zu Christoph…, contre les thèses défendues par les représentants des démocraties occidentales.

    3Si l’entreprise de décriminaliser la guerre comme moyen essentiel du combat politique était un premier grand objectif de l’activité théorique de Schmitt après 1937 (cf. son opuscule Die Wendung zum diskriminierenden Kriegsbegriff (Le tournant vers un concept discriminatoire de la guerre) paru en 1938), en poursuivant ainsi sa bataille contre la plate-forme idéologique pacifiste et antimilitariste de la Ligue des Nations (son premier article contre cette dernière datait de 1925), la mise au premier plan du concept du Reich, destiné à supplanter celui d’État, et la valorisation du concept de grand espace (Grossraum), comme clef de voûte de la nouvelle géopolitique, constituaient son deuxième grand objectif. On peut mesurer, en lisant la lettre par laquelle Joachim von Ribbentrop, ministre des Affaires étrangères du Reich, remerciait vivement l’auteur pour son envoi [3][3]Cf. Andreas Koenen, Der Fall Carl Schmitt. Sein Aufstieg zum…, à quel point l’opuscule sur la guerre allait dans le sens de la politique du IIIe Reich. Quant à la mise en avant du concept du Reich, comme pilier de l’action politique dans cette période qui voit la montée en puissance de l’expansionnisme allemand, le livre de Christoph Steding, qui selon l’expression de Günther Anders faisait du Reich le summum esse, était salué par Schmitt comme une contribution majeure au combat qu’il avait lui-même engagé.

    4Durant les années d’après la Seconde Guerre mondiale, la figure de Christoph Steding semblait ensevelie dans l’oubli, son unique livre important étant rarement pris en compte dans les débats sur les rapports entre philosophie et politique à l’époque nazie. Ernst Nolte, par exemple, dans son texte Philosophie und Nationalsozialismus inspiré par le débat sur Heidegger, ne le mentionne même pas [4][4]Ernst Nolte, « Philosophie und Nationalsozialismus », in…, pas plus que Hans Sluga, dans son livre consacré au même sujet, Heidegger’s Crisis. Philosophy and Politics in Nazi Germany. L’unique exception notable est fournie par la Nouvelle droite française ou francophone : Alain de Benoist a publié un portrait très flatteur de Steding dans la revue Éléments (no 110, septembre 2003) et, chose à beaucoup d’égards plus étonnante, l’Encyclopédie philosophique universelle, éditée par les puf, a consacré dans le troisième tome, celui des Œuvres (paru en 1992 et réédité depuis), un article inhabituellement long et très élogieux au livre de Steding, signé par Robert Steuckers, ancien directeur de la revue belge Vouloir, personnage bien connu des milieux de l’extrême droite européenne (nous reviendrons plus tard sur la manière dont la vérité historique est travestie dans ces textes).

    5Qui était donc Christoph Steding, ancien étudiant de Heidegger, personnage dont le maître, pourtant peu enclin aux épanchements généreux, louait, dans une lettre adressée le 26 janvier 1939 à son épouse, le « grand talent » et surtout le « sérieux sans faille » (Heidegger parlait de Steding comme d’un « hochbegabter u. vor allem tiefernster Mensch » [5][5]Cf. « Mein liebes Seelchen ! ». Briefe Martin Heideggers an…), le « brave Steding », selon l’expression de Carl Schmitt, qui, comme nous l’avons vu, n’hésitait pas à utiliser l’épithète « génial » à propos de la gigantesque « ébauche » concoctée par le jeune auteur ?

    6La principale source de renseignements sur le trajet intellectuel de Steding reste la longue introduction à son livre rédigée par l’éditeur du manuscrit, Walter Frank, figure de proue de l’historiographie nazie. Le titre même de cette introduction, « Christoph Steding. Ein Denkmal » (« Christoph Steding. Un monument »), est révélateur du dessein hagiographique du texte : il s’agissait pour le haut dignitaire nazi d’utiliser la biographie intellectuelle de Steding pour illustrer la puissance d’attraction du « mouvement », en édifiant une statue à celui qui était censé incarner la figure exemplaire d’un héros intellectuel du nazisme. Frank ne manque pas de rappeler que Steding n’a pas été un national-socialiste de la première heure, donc qu’il n’a pas embrassé de façon inconditionnelle la cause d’Adolf Hitler en 1933, tout de suite après la prise du pouvoir, mais ce rappel est transformé en un argument pour mettre en avant avec encore plus de force le sérieux et la profondeur de l’engagement national-socialiste du jeune philosophe, une fois que celui-ci a l’occasion, à partir d’octobre 1935, d’écouter le Führer dans des meetings ou de le croiser à Berlin, après quoi il se montrera subjugué, fasciné par sa personnalité. En 1937, suite à sa participation à un meeting où Hitler et Mussolini ont pris la parole, Steding note dans son Journal que le Führer lui rappelle irrésistiblement les paroles de Hegel sur Napoléon sur son cheval comme incarnation de l’Esprit du Monde [6][6]Cf. Walter Frank, « Christoph Steding. Ein Denkmal »,….

    7Après avoir publié en 1932 sa dissertation sur Max Weber, parue sous le titre Politik und Wissenschaft bei Max Weber, travail dont Carl Schmitt dit le plus grand bien, car la façon dont Steding privilégie l’explication politique des grands théorèmes scientifiques lui convient parfaitement (Schmitt situe le petit livre de Steding bien audessus de l’étude sur Weber publiée à Paris en 1938 par M. Weinreich), le jeune philosophe se voue entièrement à l’élaboration de son grand manuscrit destiné à glorifier l’idée du Reich.

    8Même si la figure de Max Weber a exercé sur le jeune Steding une incontestable séduction, une page de sa dissertation exaltant une certaine « démonie » qui aurait marqué le destin du grand sociologue, la personnalité et l’œuvre de Weber sont finalement rejetées comme expression d’une époque irrémédiablement révolue, celle du libéralisme et de son crépuscule. Thomas Mann et Max Weber sont désignés dans son opus magnum comme les représentants typiques d’une bourgeoisie déclinante, condamnée à être engloutie dans le néant sous la montée en puissance des forces viriles du IIIe Reich. Walter Frank cite dans son introduction un article publié par Steding dès le printemps 1931, dans le Hamburger Tageblatt, sous le titre « Thomas Mann et les nationaux-socialistes », où l’on peut déceler la précocité du rejet de l’œuvre de l’auteur de La Montagne magique et a contrario l’emballement pour l’« instinct inflexible » et « la vie impétueuse et tout à fait non problématique » incarnée par le mouvement national-socialiste. Chez Max Weber, Christoph Steding va incriminer dans son livre sur le Reich la matrice néo-kantienne, l’esprit du puritanisme et du protestantisme, ainsi que la doctrine du « désenchantement du monde », en y montrant chaque fois l’expression d’un âge obsolète du monde. Le rejet du néo-kantisme, considéré dans son « rationalisme » et sa « philosophie des valeurs » comme une manifestation typique de l’époque libérale (mais Husserl est lui aussi anathématisé pour sa « réduction transcendantale », sans parler des imprécations contre la Descartinisierung, contre la « descartésianisation » de la pensée allemande, synonyme de l’aplatissement et du dessèchement de la philosophie), est associé dans le livre de Steding à un éloge appuyé de la philosophie de Heidegger, le seul philosophe contemporain qui a ses suffrages et qui est loué justement pour avoir destitué le règne du néo-kantisme et avoir ouvert la voie à travers sa métaphysique du Dasein à une vraie pensée de l’identité allemande [7][7]Les références apologétiques à la philosophie de Heidegger….

    9On peut rappeler que Max Weber et l’esprit de sa pensée n’étaient pas non plus du goût de Heidegger, si l’on en juge par l’affirmation formulée dans une lettre adressée le 8 décembre 1932 à Karl Jaspers, selon laquelle Max Weber « lui restera toujours en fin de compte étranger » (« er wird mir wohl auch immer im Letzten fremd bleiben ») [8][8]Martin Heidegger – Karl Jaspers Briefwechsel, 1920-1963,…. Si l’on ajoute la remarque à caractère péjoratif sur le « cercle d’intellectuels libéraux-démocrates de Heidelberg gravitant autour de Max Weber », remarque contenue dans le rapport envoyé par Heidegger à Göttingen le 16 décembre 1933 au sujet d’Eduard Baumgarten, la convergence entre Steding et Heidegger dans la prise de distance à caractère idéologique à l’égard de Weber apparaît clairement. Sollicité par les autorités nazies pour donner son avis sur une demande de Baumgarten à être admis dans les organisations du parti, le recteur de l’Université de Fribourg jugeait que précisément l’appartenance du sollicitant à la famille d’esprit libéral-démocratique du cercle de Max Weber (à laquelle il ajoute comme compromettante « la fréquentation du juif Fränkel ») rendait sa demande tout à fait irrecevable (la lecture d’une copie de ce rapport, que Marianne Weber lui a confié en 1935, a plongé Karl Jaspers, fidèle entre les fidèles de Max Weber, dans la stupeur) [9][9]On peut mentionner, sans entrer ici dans les détails, que…. Sur l’attitude finale de Christoph Steding à l’égard du personnage auquel il a consacré sa thèse d’habilitation, on peut ajouter comme une touche supplémentaire la révulsion que lui inspirait la présence, dans le cercle de Max Weber, de futurs « littérateurs bolcheviques » et révolutionnaires communistes (allusion à Georg Lukács, Ernst Bloch ou Ernst Toller), comme il ressort d’une page de son livre sur le Reich, où, avec sa gesticulation radicale habituelle, il rejette d’un seul trait les libéraux Max Weber et Alfred Weber, le cercle esthétisant de Stefan George (dont l’un des membres marquants, Friedrich Gundolf, fréquentait aussi le cercle de Weber) et le psychologisant Karl Jaspers, les néo-kantiens Meinecke ou Simmel et les partisans du matérialisme historique, tous accusés de cécité ou d’hostilité à l’égard de la grandeur de l’idée du Reich [10][10]Christoph Steding, Das Reich und die Krankheit der europäischen….

    10Le livre de Christoph Steding est un témoignage singulier sur la Weltanschauung nationale-socialiste, dont il pousse à la limite certains leitmotives et certains stéréotypes de pensée, avec une abondance vertigineuse de références historiques, qui fait valoir en même temps les capacités intellectuelles de l’auteur et les formes quasi pathologiques prises par sa frénésie associative. Günther Anders et Franz Neumann ont d’ailleurs signalé ce trait « pathologique » ou « quasi pathologique » du discours de Steding, en l’illustrant par quelques exemples ; mais, à un niveau plus profond, on peut observer qu’Anders n’a pas remarqué la connexion avec la pensée de Schmitt (tandis qu’il mentionne l’influence de Heidegger) et que Neumann rappelle seulement en passant le vif intérêt de Schmitt pour le jeune apologète du grossdeutsches Reich[11][11]Franz Neumann, Béhémoth, Paris, Payot, 1987, p. 157 et 460…. Steding situe effectivement au centre de son vaste panorama de l’histoire de l’Allemagne et de l’Europe le concept de « neutralisation », par lequel il entend le processus d’érosion de l’idée de Grand Empire, qu’aurait incarné dans un premier temps le Saint Empire germanique, avant la guerre de Trente ans, dans un deuxième temps l’Allemagne unifiée par Bismarck (le grand héros de l’histoire de l’Allemagne pour Steding) et dans un troisième temps l’Allemagne d’Adolf Hitler. Or, il faut le rappeler, c’est Carl Schmitt qui, le premier, a désigné la « neutralisation » comme un processus d’aplatissement et de perte de substance dans l’histoire du monde moderne, en l’associant de façon significative à la « dépolitisation », dans la conférence de 1929 déjà mentionnée. Steding embrasse beaucoup de monde dans son collimateur, lorsqu’il développe sur des centaines de pages son réquisitoire contre la « neutralisation », sa vindicte poursuivant la réalité historique surgie de la Révolution française aussi bien que celle issue de la Révolution russe, l’Allemagne wilhelmienne (celle qui avait subverti le règne de Bismarck) aussi bien que l’Allemagne de Weimar, l’« helvétisation » ou l’« hollandisation » de l’Europe (processus par lequel il désigne l’auto-affirmation des États « neutres », animés par définition d’hostilité à l’égard de la vocation impériale du Reich germanique) et leurs représentants intellectuels, Burckhardt, Huizinga ou Kierkegaard, Stefan George et Ludwig Klages, sans oublier, bien entendu, Freud et Marx, cibles privilégiées de la propagande du moment. On sait que la psychanalyse de l’un et le matérialisme historique de l’autre étaient considérés par les nazis comme les agents les plus virulents de la corruption de l’âme germanique.

    11Sous les apparences de cette accumulation chaotique de noms et d’orientations intellectuelles, les plus hétérogènes possibles (on pourrait multiplier les exemples à volonté en rappelant que parmi les proscrits figuraient aussi Herder, jugé trop proche des « romantiques » et trop hostile à la Prusse, ou Fichte, jugé trop tributaire du « subjectivisme » kantien, un historien comme Meinecke jugé trop « libéral » ou un psychanalyste pourtant proche un certain temps des nazis comme Carl Gustav Jung, sans parler des anathèmes jetés incessamment sur Karl Barth, coupable d’avoir quitté l’Allemagne en 1933 pour retourner dans le pays « neutre » par excellence qu’est la Suisse), se cachait pourtant une pensée précise, développée de façon monomaniaque : Christoph Steding exaltait l’idée d’Empire (du Reich) et accablait de ses critiques tous ceux qui à ses yeux se rendaient coupables de l’« esprit de neutralité » et surtout de la Reichsfeindschaft (d’hostilité contre le Reich). Le « fanatisme » de Steding, dont parlait Günther Anders dans son article, s’exprimait non seulement dans le caractère fantastique de cette généalogie de l’idée de « neutralité » étalée sur des siècles (qui pourtant a suscité, et pour cause, l’éloge de Carl Schmitt), mais aussi et surtout dans les excès et les dérapages, poussés jusqu’à l’invraisemblable, de son discours. L’authenticité de son adhésion au national-socialisme était patente dans sa glorification de la « race nordique », transformée en étalon suprême pour la fondation anthropologique de l’idée du Reich. Sur cette toile de fond, il va par exemple, dans l’introduction de son livre (celle que l’article du tome Œuvres de l’Encyclopédie philosophique universelle désigne comme un texte d’une « formidable densité » !), jusqu’à dénoncer Clemenceau en tant que type aux forts « traits mongoloïdes », ce qui le transforme en un « corrélat occidental » (ein westeuropäisches Korrelat) de Lénine, leur attribut anthropologique commun fournissant l’explication de l’« autodestruction » de la France aussi bien que de la Russie [12][12]Christoph Steding, op. cit., p. 9..

    12Le nom de Carl Schmitt n’est cité qu’une seule fois dans l’ouvrage de Steding, pourtant la référence est significative [13][13]Ibid., p. 363.. Il faut ajouter que l’étude de 1932 sur Max Weber témoignait déjà de la fréquentation des écrits de Schmitt, en particulier du « Concept du politique ». Dans son gros livre, Steding s’appuie sur la critique du romantisme politique et littéraire développée par Schmitt dans son ouvrage Politische Romantik, paru dans sa première édition en 1919, la deuxième amplifiée datant de 1925, pour étayer sa grande offensive contre le romantisme en tant que conception purement « esthétique » du monde, dont les fantasmes et les visions seraient exempts par définition de l’« instinct politique » et de la « volonté politique » qui sont la conditio sine qua non du Reich. Mais il va de soi que les affinités entre les idées directrices du « génial torso » de Steding et l’esprit de la pensée politique de Carl Schmitt vont beaucoup plus loin, comme ce dernier n’a pas manqué de le souligner dans son grand article repris dans Positionen und Begriffe. La critique du « romantisme » est certainement un point de convergence important entre les deux auteurs. La position de Steding à ce sujet peut paraître singulière si l’on se rappelle combien l’idéologie nationale-socialiste, et surtout les philosophes qui vont jouer un rôle important dans la fondation idéologique du mouvement, d’Alfred Baeumler à Ludwig Klages, sans oublier Gehlen ou Heidegger, vont puiser leurs instruments idéologiques dans l’héritage du grand romantisme allemand. Georg Lukács a beaucoup insisté sur cette filiation dans ses travaux consacrés à l’irrationalisme allemand et à la généalogie de la Weltanschauung nationale-socialiste. Thomas Mann l’a précédé, car tous les deux ont réagi très vivement à l’entreprise de Baeumler et de Klages de récupérer la tradition romantique ultraconservatrice de Görres ou les écrits sur la préhistoire de Bachofen. Or la puissante canonnade de Steding était dirigée à longueur de pages justement contre ce fameux « romantisme allemand », accusé de nourrir par son « esthétisme » et sa glorification de la « culture » l’apolitisme et la carence totale de l’instinct du Reich. Sur la « liste noire » de Steding, nous avons retrouvé des noms glorieux comme ceux de Burckhardt ou de Nietzsche : le « dionysiaque » de ce dernier n’était pour Steding qu’un phantasme esthétique, un avatar du romantisme, Zarathustra n’était qu’un mythe romantique de plus, et l’outrancier jeune philosophe nazi ne pouvait pas pardonner à Nietzsche son hostilité au Reich bismarckien, ses flirts avec la culture française et surtout sa constitution raciale douteuse, le mélange de sang polonais et de type racial « balte-oriental » (ostbaltisch !). C’est sur ce point capital de son réquisitoire : l’esprit reichsfeindlich (d’hostilité contre le Reich), forme suprême de la carence de l’instinct politique, que Steding croyait à juste titre pouvoir s’appuyer sur le désaveu infligé par Carl Schmitt au « romantisme politique ». Georg Lukács a tenu à souligner dans La destruction de la Raison que la critique du romantisme politique effectuée par Schmitt signifiait une prise de distance par rapport aux anciennes idéologies de la Restauration afin de faire poindre à l’horizon une nouvelle pensée de la réaction. Donoso Cortès est devenu pour Schmitt le héraut de cette nouvelle théologie politique (on connaît son rejet de l’ancienne idéologie de la Restauration). Un catholicisant comme Othmar Spann était encore un admirateur du romantique Adam Müller, tandis que Schmitt ne ménageait pas ses sarcasmes à l’égard de ce dernier [14][14]Georg Lukács, Die Zerstörung der Vernunft, 3. Auflage,1984,…. Christoph Steding va reprendre le drapeau, en radicalisant les positions schmittiennes jusqu’à des limites extrêmes. Cet extrémisme peut être illustré par le fait que parmi les figures rejetées par Steding figuraient aussi Bachofen et son apologète Klages (le culte des Pelasges de ce dernier ou l’éloge du matriarcat du premier étaient aux yeux de Steding un éloge de la vie « végétative », peu compatible avec la montée en puissance de la « virilité » que l’auteur du Das Reich… appelait de ses vœux), et même Baeumler, thuriféraire de Bachofen et en même temps du Nietzsche politique, était indirectement visé.

    13Carl Schmitt a vu dans le livre de Steding une potentialisation d’un axe fondamental de sa pensée politique. L’hypertrophie de cette tendance, poussée jusqu’aux excès grotesques que nous avons signalés, ne semble nullement l’avoir gêné. Schmitt se reconnaissait pleinement dans le procès contre la « neutralisation » de l’idée-force du Reich (et plus globalement d’État de puissance) à travers l’expansion du libéralisme, de l’« esprit de Genève » et surtout du marxisme et du communisme : les forces ennemies dénoncées par Steding étaient essentiellement celles qu’il pourfendait lui-même depuis deux décennies, celles que le IIIe Reich et le national-socialisme étaient appelés à annihiler. Schmitt ne se privait pas de rappeler dans son article que l’« helvétisation » (die Verschweizerung), cible privilégiée des attaques de Steding contre la neutralisation, avait été dans sa propre ligne de mire dès le milieu des années 1920, lorsqu’il avait entamé sa critique contre la Ligue des Nations [15][15]Carl Schmitt, Positionen und Begriffe, p. 273.. Son activité théorique durant le IIIe Reich entendait poursuivre ce travail de démystification des principes fondateurs des « démocraties occidentales ». Il est donc parfaitement compréhensible qu’il ait désigné le livre de Steding comme eine grosse Waffenschmiede (« un grand arsenal »), en vue du combat dans lequel était engagée l’Allemagne (nous sommes en 1939 !) et qu’il ait pu parler des « profondeurs philosophiques » (philosophischen Tiefen) d’un ouvrage dont les outrances et les énormités ne pouvaient pas lui échapper.

    14L’ample article consacré par Carl Schmitt à Christoph Steding et à son ouvrage posthume (terrassé par une maladie foudroyante, l’auteur est décédé jeune, à 38 ans, quelques mois avant la sortie de son livre) est parmi les plus significatifs de sa production intellectuelle de cette époque. Il s’agissait pour Schmitt, en validant le grand scénario historique de Steding, de faire valoir sa propre contribution majeure à l’édification des fondements doctrinaux du IIIe Reich. Il pouvait s’enorgueillir d’avoir brossé dès 1929, dans sa conférence de Barcelone, le tableau de la déchéance historique représentée par la « neutralisation » et la « dépolitisation ». Son livre Le gardien de la Constitution, paru en 1931, avait fait remarquer l’émergence du stato agnostico (l’« État agnostique »), du « pouvoir neutre », qui aggrave la neutralisation, en enlevant encore plus au pouvoir décisionnel son aura ; la technicisation, la transformation de l’État en une machina machinarum, est l’expression de cette « neutralisation ». Le livre sur Hobbes, paru en 1938, peu de temps avant l’article sur Steding, prolonge cette réflexion, en précisant les forces qui incarnent cette neutralisation et technicisisation de l’État : « La démocratie libérale occidentale est d’accord avec le marxisme bolchevique – écrivait Schmitt – en ceci qu’elle tient l’État pour un appareil dont les puissances politiques les plus diverses peuvent se servir comme d’un instrument technique neutre. Le résultat est que cette machine, comme la technique dans son ensemble, devient indépendante de tout contenu [16][16]Carl Schmitt, Le Léviathan dans la doctrine de l’État de Thomas…… »

    15L’entreprise de Steding de chercher dans le Reich bismarckien et dans l’État prussien les vrais précurseurs historiques de l’État hitlérien (les noms de Bismarck et de Hitler sont constamment associés tout au long de son livre) rencontre le plein consensus de Schmitt, qui peut de nouveau s’enorgueillir d’avoir largement développé cette filiation dans son petit livre paru en 1934, Staatsgefüge und Zusammenbruch des zweiten Reiches. Der Sieg des Bürgers über den Soldaten (Hamburg, Hanseatische Verlagsanstalt). La supériorité de l’État prussien sur les démocraties occidentales est au centre de la pensée politique de Schmitt [17][17]Cf. sur ce point important notre texte paru dans Cités, no 17,…. L’article sur Steding reprend intégralement l’analyse historique développée dans l’opuscule de 1934 afin de montrer l’action corruptrice du constitutionnalisme libéral dans l’histoire de l’Allemagne, le ferment de décomposition introduit progressivement dans le corps de l’État prussien, processus qui aurait trouvé son aboutissement dans la défaite de 1918 et dans l’instauration de l’esprit de Weimar. Steding et Schmitt sont à l’unisson dans le désaveu infligé aux principes de la « société civile » issue de la Révolution française (l’individualisme et l’universalisme démocratique) et dans la célébration a contrario du primat du « soldat » sur le « citoyen », et donc du premier « soldat politique », Adolf Hitler (la formule apparaît chez Schmitt dans le livre de 1934, et elle figure en bonne place aussi chez Steding.).

    16On peut présumer que Heidegger n’aurait pas désavoué non plus la grande filiation historique établie par Steding entre l’action de Bismarck pour fonder le IIe Reich et l’action de Hitler pour l’édification du IIIe, si l’on en juge d’après le vif intérêt que l’auteur du Discours du Rectorat a témoigné à la figure du « chancelier de fer » justement dans la période où il se sentait de plus en plus proche du mouvement national-socialiste. Les lettres envoyées par Heidegger pendant l’été 1932, à sa femme ou à Elisabeth Blochmann, font état de son intérêt marqué pour la figure de Bismarck, sur la toile de fond de ses réflexions sur la mission historique du mouvement nazi : il trouve « palpitant et instructif au plus haut point » (im höchsten Masse aufregend und belehrend) le livre sur Bismarck d’un historien pourtant bien médiocre et surtout très conservateur, Werner Beumelburg, qui va d’ailleurs embrasser après 1933 la cause du national-socialisme (cf. la lettre de Heidegger à sa femme du 9 juin 1932 [18][18]Mein liebes Seelchen !, op. cit., p. 178. Ma chère petite…). La lecture des « Pensées et souvenirs » de Bismarck, dont il fait état dans une lettre du 22 juin 1932 à Elisabeth Blochmann, lui inspire une attaque virulente contre le Zentrum catholique. On connaît son ressentiment aigu contre le mouvement catholique et contre le parti politique qui l’incarnait (le Zentrum) (il faisait appel à ses souvenirs de jeunesse – allusion à ses mésaventures universitaires pour obtenir une chaire de philosophie théologique – pour justifier ce ressentiment), et c’est dans ce contexte qu’il révèle dans une phrase les mobiles profonds de son penchant pour le national-socialisme : « Le communisme, entre autres, est peut-être affreux, mais c’est une chose claire – le jésuitisme pourtant est – passez-moi l’expression – diabolique » (Kommunismus u. a. ist vielleicht grauenhaft, aber eine klare Sache – Jesuitismus aber ist – verzeihen Sie – teuflisch)[19][19]Martin Heidegger – Elisabeth Blochmann Briefwechsel, 1918-1969,…. Un an et demi plus tard, dans son séminaire du semestre d’hiver 1933-1934 intitulé « Über Wesen und Begriff von Natur, Geschichte und Staat », il va accorder une attention particulière à Bismarck et à son action historique, tout en lui reprochant de n’avoir pas su créer une « noblesse historique », porteuse de ses idées. Les limites et les carences du IIe Reich sont en même temps sévèrement marquées. Emmanuel Faye, qui, le premier, a révélé le contenu de ce séminaire, a remarqué très pertinemment comment les considérations de Heidegger s’inscrivaient dans la ligne de pensée du IIIe Reich, qui entendait d’une part effectuer « une captation nazie de l’histoire allemande » et d’autre part pointer les limites et les carences du IIe Reich afin d’affirmer la singularité de la révolution hitlérienne [20][20]Emmanuel Faye, Heidegger, l’introduction du nazisme dans la….

    17Si nous ne possédons pas jusqu’à présent un témoignage précis sur la réaction de Heidegger après la parution du livre de Steding (avec une seule exception, dont nous allons parler), on peut pourtant préciser que, malgré les mots très élogieux sur les qualités du jeune philosophe que nous avons déjà cités, le maître ne cachait pas ses fortes réserves sur la méthode d’approche des phénomènes historiques pratiquée par son ancien étudiant. Dans la lettre de janvier 1939 adressée à son épouse, où il est largement question de Steding, Heidegger évoque effectivement une longue discussion avec celui-ci pendant l’été de l’année 1934, lors d’une visite que Steding lui a rendue à Todtnauberg, où les deux interlocuteurs se sont vivement affrontés à propos justement des vues historiques du futur auteur du « Reich… » (Heidegger parle de cette discussion comme d’une sehr heftige Ausseinandersetzung). Le maître lui reprochait de pratiquer une sorte de « psychanalyse völkisch-politique », tributaire de l’approche sociologique et psychologique des phénomènes culturels qu’on rencontre aussi chez Burckhardt ou Nietzsche et qui ne permet pas de rendre justice aux « différences de niveaux », donc à la singularité des grandes créations. Il faut dire que les explications de Heidegger sur la teneur de son objection ne sont pas très limpides, mais on devine, à partir du seul exemple qu’il fournit : l’interprétation de Nietzsche, que c’est la façon dont Steding présentait Nietzsche qui l’a surtout irrité. On trouve une confirmation de cette conjecture dans une page de l’introduction au séminaire sur Ernst Jünger donné par Heidegger en 1939-1940, où Steding est directement pris à partie pour son jugement fort négatif sur Nietzsche formulé dans son livre sur le Reich (reprocher à Nietzsche d’avoir été un « thermaliste » – ein Kurgast –, comme le fait Steding dans son livre, excédait visiblement Heidegger) [21][21]Cf. Martin Heidegger, Zu Ernst Jünger, Gesamtausgabe, Band 90,….

    18Autant Heidegger et Schmitt auraient pu se montrer favorables à l’entreprise de Steding de récupérer le Hegel prussien en tant que précurseur du grand Reich bismarckien et hitlérien (il suffit de penser au séminaire Hegel et l’État donné par Heidegger en 1934-1935, où, en semblant répliquer à Schmitt, il avait affirmé : « On a dit qu’en 1933 Hegel était mort : au contraire, c’est alors seulement qu’il a commencé à vivre » [22][22]Cf. Emmanuel Faye, op. cit., p. 364, qui fournit un commentaire…, ainsi qu’au long développement sur Hegel dans la partie finale de l’article de Schmitt sur Steding, Positionen und Begriffe, p. 292-294, où la filiation entre l’État prussien célébré par Hegel et le Reich porté au pinacle par Steding est clairement affirmée), autant le rejet de Nietzsche, et surtout la façon très cavalière dont était traité l’auteur de La naissance de la tragédie dans le livre de Steding, ne pouvait que mécontenter fortement Heidegger. On peut rappeler en passant que, dans l’interminable liste des penseurs voués aux gémonies par Steding – de Burckhardt à Huizinga, de Kierkegaard à Nietzsche, etc. –, Hegel apparaissait comme la seule grande exception, le seul parmi les philosophes du passé admis dans le Panthéon du grossdeutsches Reich.

    19Avec l’attitude négative de Steding à l’égard de Nietzsche, on arrive à un épisode significatif de la réception de son livre, dans l’histoire de laquelle nous avons vu que le nom de Heidegger occupe une certaine place. Pour l’intelligence de la singularité de la position de l’auteur du Das Reich…, on peut rappeler combien le national-socialisme a essayé de s’annexer l’auteur de La volonté de puissance comme l’un de ses grands ancêtres spirituels. Pour la clarté du débat, il faut préciser que Steding tenait avant tout rigueur à Nietzsche de ses attaques contre le Reich bismarckien, mais aussi de ses propos méprisants à l’égard des Allemands de son temps. À quoi s’ajoutait chez Steding le rejet du « dionysiaque » comme « extase préhistorique-pélasgique », donc comme régression dans la vie instinctuelle, à laquelle il opposait l’esprit apollinien, incarnation de la force virile et de la maîtrise de soi : l’expression « le monde de lumière apollinien du Reich » [23][23]Christoph Steding, Das Reich…, éd. citée, p. 471. en dit long sur le délire idéologique de son auteur.

    20Comme on pouvait s’y attendre, le rejet de Nietzsche, et surtout la façon dont Steding le casait de force parmi « les ennemis du Reich », a déclenché la furie du « staff Rosenberg » (Alfred Rosenberg figurait comme l’idéologue en chef du IIIe Reich), où une place de premier plan était occupée par Alfred Baeumler, qui s’était engagé le plus, et depuis longtemps (son livre Nietzsche, der Philosoph und der Politiker datait de 1931), à présenter Nietzsche comme l’ancêtre par vocation du national-socialisme. C’est Heinrich Härtle, membre marquant de la Dienststelle d’Alfred Rosenberg, qui s’est chargé de lancer une attaque violente contre Steding et son livre dans les pages de l’organe du cercle Rosenberg, la revue Nationalsozialistische Monatshefte. Härtle, auteur par ailleurs d’un livre intitulé Nietzsche und der Nationalsozialismus paru à Munich en 1938, publie effectivement dans le numéro de septembre 1939 de la revue un texte intitulé « Steding neutralisiert Nietzsche », qui n’oubliant pas d’évoquer les travaux sur Nietzsche du « génial Alfred Baeumler », visait à punir Steding pour son outrecuidance d’avoir brossé de Nietzsche le portrait d’un « ennemi du Reich » et d’avoir ainsi remis en cause la filiation directe entre les idées de Nietzsche et la Weltanschauung nationale-socialiste. Härtle s’affichait comme le gardien de l’orthodoxie nazie et son but était de discréditer Steding pour ses « hérésies ». Bien entendu, le fait que Steding ait eu la caution d’un personnage aussi haut placé dans la hiérarchie nazie que Walter Frank l’obligeait à quelques contorsions lorsqu’il parlait de la longue introduction apologétique écrite par Frank, mais fort de ses appuis dans le clan Rosenberg il n’hésitait pas à moquer le Reichspathos du livre en parlant de façon méprisante de la « Reichsastrologie und sein Horoskop » développée par Steding.

    21La réplique à cette attaque ne s’est pas laissée attendre et Walter Frank a profité de la deuxième édition du livre de Steding, parue en 1940, pour adresser dans sa préface à la nouvelle édition une réponse cinglante aux critiques du livre, en visant au premier chef Härtle et son clan, et en réitérant avec force la canonisation de Steding comme héros intellectuel du IIIe Reich. Une édition abrégée de l’ouvrage, comprenant des extraits significatifs, va d’ailleurs être diffusée par la Wehrmacht pendant la guerre, dans le but de mobiliser et de stimuler la combativité des guerriers pour la cause du Reich. L’extrême droite française, qui par la plume d’Alain de Benoist essaie aujourd’hui de remettre en selle la figure de Christoph Steding (cf. l’article déjà cité « Qui est Christoph Steding ? » dans Éléments pour une civilisation européenne, no 110, septembre 2003), travestit sans scrupules la vérité sur le personnage. Le défi est poussé jusqu’à passer complètement sous silence l’engagement national-socialiste du jeune philosophe, omniprésent tout au long de son livre : l’article de Härtle est utilisé pour essayer de donner de Steding l’image d’un « résistant au nazisme », mais cette mystification n’est possible que grâce à l’occultation opportune de la sévère et méprisante mise au point de Walter Frank [24][24]Cf. Walter Frank, Vorrede zur zweiten Auflage (datée 20 juillet…. En Allemagne, la littérature récente sur Carl Schmitt désigne toujours Steding comme ein treuer Naziphilosoph (cf. par exemple les ouvrages de Richard Faber ou de Norbert Bolz). Trafiquer la vérité historique est devenu une habitude chez de Benoist : nous avons eu l’occasion de signaler les contrevérités formulées à propos de la biographie de Carl Schmitt dans sa préface au recueil Du politique (cf. notre texte « Carl Schmitt entre catholicisme et national-socialisme » dans Les Temps modernes, août-septembre 1996, p. 140 et 142). Le même silence stupéfiant sur la ferveur nationale-socialiste de l’auteur du Das Reich… peut être rencontré dans l’article que lui consacre Robert Steuckers dans Les œuvres philosophiques, troisième volume de l’Encyclopédie philosophique universelle : l’apologie du livre de Steding s’accompagne de considérations sur l’actualité nouvelle que cet ouvrage aurait trouvée après la chute du Rideau de Fer [25][25]Article sur l’ouvrage de Christoph Steding, L’Empire et la…. La nouvelle extrême droite exprime ainsi ouvertement ses nostalgies d’une résurrection de l’idée d’Empire au centre de l’Europe !

    22Pour revenir aux controverses au sujet de Nietzsche, on peut dire que les divergences entre la position de Steding et celle d’autres représentants de l’establishment idéologique nazi ne font qu’illustrer ce que Raphael Groos a appelé la « polycratie » du système. Walter Frank ne s’est pas privé de prendre la défense de Steding, en glissant habilement l’idée qu’au fond le jeune héros du nazisme avait des affinités secrètes avec l’auteur du Zarathustra : philosopher avec un marteau et de la dynamite était leur trait commun. On peut remarquer aussi, à propos de l’attaque de Härtle, porte-parole du clan Baeumler-Rosenberg, que Carl Schmitt n’a pas non plus semblé s’inquiéter trop de ce désaveu, car il a repris en bonne place son article fort élogieux dans le recueil Positionen und Begriffe, paru un an après le texte du Nationalsozialistische Monatshefte.

    23La grande somme Walter Frank und sein Reichsinstitut für die Geschichte des neuen Deutschlands publiée en 1966 par Helmut Heiber (Stuttgart, Deutsche Verlags-Anstalt) fournit des renseignements précis sur la façon dont le chef de file de l’historiographie nazie a préparé l’édition du manuscrit de Steding, en n’hésitant pas à opérer des coupures ou même à effectuer de légères modifications dans des passages où il lui semblait que l’auteur tombe dans des excès ou prête le flanc à des malentendus par rapport à l’orthodoxie idéologique du moment. Trafiquer les manuscrits était un procédé courant sous les régimes totalitaires, qui exerçaient un contrôle absolu sur tout ce qui était imprimé. Alain de Benoist a cru pouvoir tirer parti de cette opération de Frank pour accréditer l’image d’un Steding hérétique ou résistant au nazisme. Mais l’examen des quelques modifications apportées par l’éditeur du manuscrit (signalées par Helmut Heiber) montre leur caractère mineur par rapport à la substance de l’ouvrage, qui est celle d’un thuriféraire ardent du national-socialisme. Helmut Heiber fait état dans son livre de l’accueil très favorable prodigué par la redoutable ss et par ses chefs attitrés, Heinrich Himmler et Reinhard Heydrich, au livre de Steding. La Reichsführung ss, après avoir examiné le rapport de lecture concocté par les services de Heydrich à la demande de Himmler, a conclu à l’« importance exceptionnelle » de l’ouvrage, considéré comme « une philosophie de l’histoire de grand style » (gross gesehene Geschichtsphilosophie)[26][26]Helmut Heiber, Walter Frank und sein Reichsinstitut für…. Rien d’étonnant donc qu’un abrégé du livre soit publié en 1942 et les exemplaires diffusés par la Wehrmacht dans toutes les bibliothèques militaires [27][27]On peut trouver un exemplaire de cette édition abrégée dans la….

    24Parmi les réactions au livre de Christoph Steding dans les publications de l’époque, nous souhaiterions accorder quelques lignes au compte rendu paru dans Europäische Revue sous la signature de Max Bense, qui travaillait à l’époque pour la Wehrmacht et qui sera une présence active dans la vie philosophique allemande après la Seconde Guerre mondiale (parmi ses livres les plus connus figure une Esthétique très marquée par le néo-positivisme). L’article de Bense intitulé « Reich und Reichsfeinde. Zur politischen Anthropologie Christoph Stedings », paru dans le numéro de décembre 1941 de la revue fondée par Anton de Rohan, qui commençait par l’éloge d’un livre d’une « concentration intellectuelle maximale », retient notre attention par la filiation révélatrice qu’il établit entre la méthode d’Oswald Spengler et ce que l’auteur du compte rendu appelle le « rationalisme magique » de Steding. On sait qu’au nom du principe d’une prétendue « identité morphologique » Spengler arrivait à établir les connexions les plus invraisemblables entre les phénomènes les plus hétérogènes, en poussant le jeu des analogies jusqu’aux limites du dilettantisme et de l’arbitraire (Benedetto Croce et Thomas Mann ont été parmi les premiers à pointer d’un doigt accusateur l’arbitraire spenglérien, et Lukács en a fourni une démonstration éloquente dans les pages consacrées à Spengler dans La destruction de la Raison). Max Bense ne se trompait donc pas en désignant Christoph Steding comme un héritier des procédés spenglériens et en identifiant dans son livre la présence massive d’analogies tout aussi artificielles que spectaculaires (Bense parle des aperçus « sensationnels » [28][28]Max Bense, « Reich und Reichsfeinde. Zur politischen…) et d’un « radicalisme » qui rappelle fortement les coups de boutoir contre le libéralisme et le marxisme de l’auteur de « Prussianité et socialisme ». Rappelons dans ce contexte la liste des exemples de constructions analogiques fantaisistes établie par Günther Anders à la fin de son compte rendu. Les exemples fourmillent dans le livre de Steding : lorsqu’il établit un isomorphisme entre la pathologie cellulaire pratiquée par Virchow et son esprit libéral, hostile au Reich bismarckien, donc entre la méthode analytique pratiquée dans la biologie cellulaire et l’esprit atomiste, geschichtsfern (étranger à l’histoire), propre aux libéraux, en lui reprochant la cécité devant le principe de totalité[29][29]Christoph Steding, op. cit., p. 471-472. Rappelons que la…, le souvenir des constructions idéologiques similaires chez Spengler s’impose avec évidence.

    25La machine de propagande du IIIe Reich a mobilisé ses idéologues, y compris les philosophes et les professionnels des sciences sociales, dans l’action de préparation et de justification de la guerre. Frank-Rutger Hausmann a montré dans son livre récent consacré à l’« action Ritterbusch » [30][30]Frank-Rutger Hausmann, Deutsche Geisteswissenschaft im Zweiten… et surtout dans un article spécial consacré au sujet et paru dans la Frankfurter Allgemeine Zeitung le 13 mars 1999, le rôle important joué par Carl Schmitt dans cette action initiée par son collègue de l’Université de Kiel, Paul Ritterbusch, destinée à faire valoir le rôle des sciences sociales dans la préparation de la Seconde Guerre mondiale. Selon Hausmann, Ritterbusch a fait appel à Schmitt comme à une autorité idéologique de premier plan pour appuyer son programme intitulé « Deutsche Geisteswissenschaften im Zweiten Weltkrieg », et la conférence intitulée « Völkerrechtliche Grossraumprinzipien » donnée par Schmitt le 1er avril 1939 à Kiel dans le cadre du colloque organisé par Ritterbusch a été un moment central de cette action idéologique (Hausmann ayant, lors de la rédaction de son livre, interrogé Karl Michaelis, l’un des participants à la manifestation de Kiel, sur la présence de Schmitt au colloque, Michaelis lui répondit que Schmitt s’était fait remarquer par les plaisanteries antisémites, les « histoires juives » qu’il se plaisait à raconter à ses collègues). Quant à l’utilisation des écrits de Steding pour la cause du Reich dans la Seconde Guerre mondiale, il faut mentionner la présence d’un texte intitulé « Kulturgeschichte und politische Geschichte » dans le recueil publié par Walter Frank sous le titre Reich und Reichsfeinde (t. 1), ouvrage paru chez Hanseatische Verlagsanstalt à Hamburg en 1941 et qui était appelé à fournir une caution idéologique importante à la guerre hitlérienne.

    26Le livre de Christoph Steding sur le Reich nous a fourni un exemple frappant du caractère souvent abracadabrant des constructions idéologiques forgées par les penseurs du IIIe Reich, dont on peut retracer les origines depuis Spengler et même au-delà, dans une certaine tradition du romantisme conservateur allemand. Les outrances de Steding prêteraient à sourire, si l’on ne les considérait sur l’arrière-plan sinistre de la traduction historique concrète de ces fantasmes. Voir Nietzsche accusé de s’être, dans les années 1870, inféodé au « jacobinisme », en tombant sous la funeste influence de Voltaire, que Steding appelle « la canaille du bord du lac de Genève », ou Stefan George dénoncé pour ses amitiés juives, qui l’auraient poussé à trahir la cause du Reich et à s’exiler dans le maudit Locarno, ville d’un pacte honni par le thuriféraire du IIIe Reich, tout cela peut faire sourire, mais, au-delà de ce qui peut apparaître comme les ingénuités d’un esprit égaré, il y a dans ces affabulations l’expression d’un fanatisme idéologique que l’on peut retrouver même chez les représentants d’élite de la pensée du IIIe Reich. Les dérapages antisémites dont sont parsemés les écrits de Carl Schmitt à l’époque, y compris son grand article sur Steding, où la dénonciation de Friedrich Julius Stahl (dont Schmitt n’oublie pas de rappeler le nom d’origine, Jolson) s’accompagne de flèches empoisonnées lançées contre ses contemporains Heinrich Heine et Karl Marx, sans oublier la philippique finale contre « le juif Eduard Simson », adversaire libéral au parlement allemand de la politique de Bismarck, font partie du même imaginaire idéologique.

    27Carl Schmitt a développé une vaste activité théorique pour cautionner la guerre hitlérienne contre les démocraties occidentales et contre le communisme soviétique. La doctrine des « grands espaces », qu’il expose dans ses écrits à partir de 1937, lui sert d’instrument théorique pour dénoncer l’« universalisme » de la pensée libérale comme celui de la doctrine communiste et pour légitimer la montée en puissance des dictatures nationale-socialiste et fasciste. En 1936, dans un texte paru d’abord en Italie sous le titre L’era della politica integrale, il avait déjà désigné l’Italie fasciste et l’Allemagne nationale-socialiste comme puissances fondatrices d’une Europa nuova, en divulguant ainsi la configuration politique du « grand espace » européen qu’il appelait de ses vœux (il évoquait la figure politique du Principe nuovo de Machiavel, en essayant de transformer par un coup de force théorique Machiavel en un précurseur de l’État fasciste) [31][31]Carl Schmitt, Die Ära der integralen Politik in Frieden oder…. C’est de la même année 1936 que date son texte Die siebente Wandlung des Genfer Völkerbundes où il prenait fait et cause pour l’écrasement de l’Éthiopie par l’Italie mussolinienne, en attaquant le juriste français Jèze, professeur à la Sorbonne, qui avait défendu à Genève, devant la Société des Nations, la cause abyssinienne. La condamnation par Jèze du « militarisme » italien était répudiée par Schmitt, qui appuyait la position des grands juristes fascistes italiens et évoquait en guise de conclusion un discours du Führer pour défendre l’idée d’un nouveau grand espace européen, où la « famille » des nations européennes trouverait sa « maison » [32][32]Carl Schmitt, « Die siebente Wandlung des Genfer Völkerbundes.…. Quelques années plus tard, dans sa conférence de 1942 donnée à Paris à l’Institut allemand, il rappellera l’épisode afin de célébrer les actions des étudiants appartenant à la droite nationaliste française et aux fameuses « Croix de Fer » du colonel Roques, qui avaient conspué Jèze pour ses critiques à l’égard du pouvoir fasciste italien [33][33]Carl Schmitt, « Die Formung des französischen Geistes durch die….

    28Même l’expansionnisme nippon en Asie continentale et l’attaque de Pearl Harbour étaient légitimés par Schmitt par sa doctrine du « grand espace », car le Japon aurait ainsi agi de façon parfaitement légitime contre l’« universalisme » américain et contre l’intrusion des États-Unis dans une zone d’influence appartenant au grand espace japonais. La guerre de Franco contre la République espagnole et l’instauration de la dictature franquiste suscitaient également l’éloge de Schmitt, car selon ses propres termes elles avaient marqué la première défaite du communisme en Europe grâce à l’action des forces internes d’un pays : mais elles signifiaient surtout à ses yeux le commencement d’une guerre continentale où le grand espace européen était sur le point d’affirmer sa puissance autonome contre l’impérialisme soviétique et occidental. Sous couvert du combat contre l’« universalisme » d’un double impérialisme, anglo-américain et communiste, Schmitt s’employait, à travers sa théorie des « grands espaces », à cautionner dans ses écrits et ses interventions durant la Seconde Guerre mondiale le combat des puissances de l’Axe. L’identification sophistique de l’« universalisme » avec l’« impérialisme » lui permettait d’occulter soigneusement toute référence à la vocation antifasciste de la guerre menée en commun contre l’Axe par les démocraties occidentales et par l’Union soviétique [34][34]Pour des références apologétiques à la guerre déclenchée par…. Schmitt a défendu sa doctrine dans ses conférences données dans le cadre de l’« action Ritterbusch » à Kiel en 1940, devant le Congrès des romanistes allemands à Berlin, à Nuremberg en février 1941 devant un grand congrès des historiens également consacré à l’appui idéologique de la guerre allemande, dans le texte publié dans le recueil collectif intitulé Das Reich und Europa paru en 1941 et dans ses différentes conférences données en 1943 et 1944 à Budapest et à Bucarest, à Madrid, Salamanque et Lisbonne. Après les conférences données au cours de l’été 1943 à Madrid et à Salamanque, la première en présence des représentants officiels de l’Allemagne, qui envoyèrent un rapport particulièrement favorable aux autorités de Berlin, Schmitt tirait orgueil d’avoir été le premier juriste allemand à avoir « brisé l’anneau du pacifisme franc-maçon » et d’avoir ainsi mis en pièces l’« universalisme » défendu par les juristes français et américains, en affirmant à travers sa doctrine anti-universaliste des « grands espaces » la vocation hégémonique du Reich allemand en Europe [35][35]Cf. la conclusion du rapport envoyé par Schmitt en juillet 1943….

    29***

    30Les écrits rédigés par Heidegger à la veille de la Seconde Guerre mondiale et pendant les premières années de la guerre montrent à première vue le philosophe plongé peut-être plus que jamais dans ses spéculations abyssales sur la nécessité du passage du « premier commencement » à l’« autre commencement », sur l’oubli de l’Être et le déferlement de l’Étant, sur le « dépassement de la métaphysique », règne de la subjectité, du Noûs et de l’animal rationale, en vue de retrouver l’ouverture vers la lumière de l’Être, sur la prolifération de la « volonté de puissance » et l’expansion dévastatrice de la « machination » (de la Machenschaft) et sur la nécessité de s’ouvrir au passage du « dernier Dieu », au règne du silence et de la pauvreté de l’Invisible (das Unsichtbare). Le philosophe de la différence ontologique et du « dépassement de la métaphysique » semble se situer dans sa pensée oraculaire et incantatoire à très grande distance d’une pensée directement et profondément engagée in politicis comme celle de Carl Schmitt. Et pourtant on découvre dans les écrits heideggériens de cette période (en particulier ceux réunis sous les titres Metaphysik und Nihilismus, Aus der Geschichte des Seyns, Der Anfang ou les textes sur Ernst Jünger qui constituent les volumes 68, 69, 70 et 90 de la Gesamtausgabe) de nombreux passages où s’effectue une jonction entre le plan purement spéculatif et les vues sur l’histoire contemporaine, en révélant l’arrière-plan sociohistorique de ce qui semblait une pensée délibérément transpolitique. On reste ainsi frappé par les longs développements consacrés au phénomène du « communisme », comme on ne peut pas manquer de relever la profonde animosité nourrie à l’égard de l’« américanisme ». Bien entendu, le philosophe affiche toujours une grille de lecture seynsgeschichtlich (dans la perspective de l’histoire de l’Être) des événements historiques contemporains : c’est ce qui le conduit à définir le communisme comme le dernier avatar de la métaphysique occidentale (les connotations négatives du concept de « métaphysique » étant sous-entendues) et l’américanisme comme l’aboutissement du règne de la « machination » (de la Machenschaft). Il lui arrive même d’établir une conjonction entre les deux, car le « bolchevisme » est désigné à un certain moment comme un épiphénomène de l’« américanisme ».

    31La complicité de la pensée heideggérienne avec le national-socialisme, malgré les grondements fréquents dont sont parsemés les écrits de cette période contre les slogans de la propagande officielle, se manifeste justement dans cette convergence avec plusieurs grands objectifs du combat nazi [36][36]Cf. Nicolas Tertulian, « Heidegger entre philosophie et….

    32Le penseur de l’Être se montre un spectateur engagé dans l’histoire contemporaine lorsqu’il se déchaîne par exemple contre le « moralisme » de la démocratie anglaise, qu’il n’hésite pas à mettre sur le même plan que les professions de foi humanitaires de l’État des Républiques soviétiques. Le syntagme forgé par Heidegger à cette occasion, le « bolchevisme » anglais[37][37]Cf. son texte rédigé en 1940 intitulé « Entwurf zu Koinon. Zur…, mériterait une place de choix dans une anthologie de la pensée national-socialiste. Christoph Steding ne l’aurait pas renié. Heidegger jugeait à l’évidence insupportable le vocabulaire « moraliste » des démocraties occidentales et du pouvoir soviétique, simples déguisements à ses yeux de la « volonté de puissance », le principe métaphysique qui régissait selon lui le monde contemporain.

    33Dans l’imaginaire idéologique heideggérien, la « forme bourgeoise-chrétienne du “bolchevisme” anglais » était la plus dangereuse et il appelait de ses vœux son « anéantissement » : « Sans son anéantissement – écrivait-il –, l’âge moderne (die Neuzeit) va se perpétuer. » [38][38]Ibid. Puisque, à ses yeux, christianisme et bolchevisme se valaient, et que l’américanisme était la matrice du bolchevisme, le salut de l’Occident ne pouvait venir que de l’« esprit allemand ». Son rigorisme idéologique le poussait à se montrer sévère même à l’égard des alliés de l’Allemagne : Mussolini et D’Annunzio étaient stigmatisés pour avoir trahi l’esprit de la pensée nietzschéenne, dont ils se réclamaient, en acceptant des compromissions avec le christianisme (allusion possible au Concordat signé par Mussolini avec le Vatican, symbole de la puissance chrétienne) [39][39]Martin Heidegger, Zu Ernst Jünger, Gesamtausgabe, Band 90,…. L’audience dont jouissait Darwin en Union soviétique était dans l’imaginaire idéologique heideggérien l’expression de l’adhésion foncière du communisme russe au principe biologique de « la lutte pour l’existence », une illustration de la complicité entre le concept de « race » et le principe du « pouvoir » : le philosophe identifiait sereinement la théorie scientifique de la sélection naturelle (pour laquelle effectivement les marxistes ne cachaient pas leur admiration) avec le « darwinisme social », que les marxistes n’ont pas cessé de combattre dans les termes les plus vifs. Mais Heidegger était persuadé que la « lutte pour l’existence » était l’un des fondements idéologiques du communisme russe, une illustration de la collusion entre le racisme et la « volonté de puissance » [40][40]Cf. le texte intitulé Macht und Rasse (1939) publié dans les….

    34La jonction entre le plan de la spéculation abyssale et celui du concret sociohistorique s’effectuait dans le désaveu de ce que Heidegger ne cessait d’appeler das Bisherige (l’existence jusqu’à présent). La métaphysique occidentale et les démocraties occidentales incarnaient à ses yeux à titre égal das Bisherige. La révolution heideggérienne se croyait appelée à précipiter l’effondrement de ce monde ancien et à préparer le surgissement d’un Occident fondé sur das Deutsche (sur l’« esprit allemand »). La lettre envoyée à son épouse le 18 mai 1940, qui commentait la victoire de l’armée allemande en France, expliquait la défaite française par le fait que la pensée des vaincus se mouvait encore « sur les anciens rails » (in den alten Geleisen), tandis que la stratégie allemande avait montré une maîtrise supérieure de la technique : Heidegger appelait de ses vœux le surgissement des « forces » qui annonçeraient un « autre commencement », en exprimant sa pleine confiance dans l’existence de ces « forces ». Il faisait donc appel à sa pensée de l’Être pour mettre en perspective la victoire allemande [41][41]« Mein liebes Seelchen ! » Briefe Martin Heideggers an seine…. Dans un texte de la même époque consacré à Ernst Jünger, il exprimait sa foi dans « la puissance essentielle cachée et pas encore décantée des Allemands » (« Dass die verborgene und noch ungeläuterte Wesenskraft des Deutschen so weit hinausreicht, das ist unser Glaube » [42][42]Martin Heidegger, Zu Ernst Jünger, op. cit., p. 222.). Mais, comme toujours, Heidegger entendait se hisser à une interprétation seynsgeschichtlich des événements historiques, en ne cachant pas ses fortes réserves à l’égard des slogans de la propagande officielle, par exemple vers ceux qui se limitaient à dénoncer la « ploutocratie » occidentale au nom d’un quelconque « socialisme allemand » [43][43]Ibid., p. 221..

    35Heidegger et Carl Schmitt se sont rencontrés pour la dernière fois à Berlin pendant l’année 1944. Nous disons « pour la dernière fois », car, selon le récit fait par Carl Schmitt à Jacob Taubes, rapporté par celui-ci dans son livre sur saint Paul, en 1934, sur l’ordre de Göring un groupe d’universitaires allemands, dont Schmitt et Heidegger, auraient été précipités dans un train et envoyés à Rome pour rencontrer Mussolini (le renseignement est assez étonnant, car Heidegger n’a jamais fait état d’un tel déplacement inopiné ; il faut donc prendre cum grano salis l’exactitude du récit de Schmitt dont fait état Taubes). La rencontre de Berlin, évoquée par Schmitt devant l’un de ses interprètes américains, Gary Ulmen [44][44]Et non pas Carl Ulmer, comme l’écrit, de manière erronée,…, auteur d’un travail sur Max Weber et Carl Schmitt, aurait eu comme sujet de discussion le déroulement de la guerre. L’Allemagne était à la veille de la débâcle. Les deux interlocuteurs devaient admettre que le souhait de l’un de voir le Reich allemand et son « grand espace » incarner la régénération de l’Europe (c’était la conclusion de la conférence donnée par Schmitt à l’Institut allemand de Paris en 1942) et la foi exprimée par l’autre dans l’« esprit allemand » comme unique porteur du salut de l’Occident (c’était la ferme conviction de Heidegger exprimée en 1943 dans son cours sur Héraclite) se sont avérés comme purs fantasmes. Étaient-ils en mesure de l’admettre, de se remettre ainsi en question et d’interroger les fondements de leur pensée, qui les a poussés à défendre et à exalter la cause du Reich ? Rien ne permet de l’affirmer et l’avenir devait montrer qu’ils conserveront intacte la substance de leur pensée, en fournissant chacun des versions extrêmement édulcorées et soigneusement travesties de leur activité durant le IIIe Reich [45][45]On peut rappeler, en guise de conclusion, l’audience non….

    Notes

    • [1]
      Günther Stern, compte rendu sur le livre de Christoph Steding Das Reich und die Krankheit der europäischen Kultur dans Studies in Philosophy and Social Science, VIII, 1939, p. 464-468. Franz Neumann, Béhémoth. Structure et pratique du national-socialisme, 1933-1944, Paris, 1987, Payot, p. 136-138 et 157 (cf. la note no 75 à propos de la réception par Carl Schmitt du livre de Steding).
    • [2]
      Carl Schmitt, « Neutralität und Neutralisierungen. Zu Christoph Steding Das Reich und die Krankheit der europäischen Kultur », in Positionen und Begriffe, Berlin, Duncker & Humblot, 1988, p. 294 ; trad. franç. in Carl Schmitt. Du politique : « légalité » et « légitimité » et autres essais, textes choisis et présentés par Alain de Benoist, Pardès, « Révolution conservatrice », 1990, p. 126.
    • [3]
      Cf. Andreas Koenen, Der Fall Carl Schmitt. Sein Aufstieg zum « Kronjuristen des Dritten Reiches », Darmstadt, Wissenschaftliche Buchgesellschaft, 1995, p. 786.
    • [4]
      Ernst Nolte, « Philosophie und Nationalsozialismus », in Heidegger und die praktische Philosophie, herausgegeben von Annemarie Gethmann-Siefert und Otto Pöggeler, Suhrkamp, 1988, p. 338-356.
    • [5]
      Cf. « Mein liebes Seelchen ! ». Briefe Martin Heideggers an seine Frau Elfriede, 1915-1970, herausgegeben und kommentiert von Gertrud Heidegger, München, Deutsche Verlags Anstalt, 2005, p. 203 ; trad. franç. Martin Heidegger. « Ma chère petite âme ! ». Lettres à sa femme Elfride, 1915-1970, Paris, Le Seuil, 2007, lettre du 26 janvier 1939, p. 269.
    • [6]
      Cf. Walter Frank, « Christoph Steding. Ein Denkmal », introduction au volume de Steding, Das Reich und die Krankheit der europäischen Kultur, Hamburg, Hanseatische Verlagsanstalt, 1938, p. xxxiii.
    • [7]
      Les références apologétiques à la philosophie de Heidegger peuvent être retrouvées à plusieurs endroits du livre de Steding, en témoignant de ses profondes affinités avec la pensée de celui qui a été pendant les années 1920 son professeur et qu’il a continué à fréquenter dans les années 1930, comme nous allons avoir l’occasion de le constater : cf. Das Reich und die Krankheit der europäischen Kultur, éd. citée, p. 129, 304-305 et 308, 395, 457 et 535. On peut signaler l’opposition établie par le jeune philosophe nazi entre la pensée de Nicolai Hartmann, à l’égard duquel il ne cache pas son antipathie, en la situant dans la filiation à ses yeux compromettante de l’école néo-kantienne de Marbourg (sans parler des impures origines « baltes » de son auteur), et la pensée de Heidegger, authentique philosophie existentielle. Steding déplore l’influence de Hartmann sur la théologie dialectique hollandaise, car elle fait barrage à l’influence féconde de Heidegger (cf. op. cit., p. 305).
    • [8]
      Martin Heidegger – Karl Jaspers Briefwechsel, 1920-1963, Frankfurt am Main, Vittorio Klostermann, 1990, p. 148 ; trad. franç. Martin Heidegger. Correspondance avec Karl Jaspers, 1920-1963, Paris, Gallimard, 1996, p. 135.
    • [9]
      On peut mentionner, sans entrer ici dans les détails, que Heidegger a contesté l’authenticité du texte de ce rapport dans la forme dont Jaspers a pris connaissance par l’intermédiaire de Marianne Weber tellement il s’avérait accablant, surtout par l’antisémitisme virulent de la référence au « juif Fränkel » (cf. Martin Heidegger, Gesamtausgabe, Band 16, Reden und ander Zeugnisse eines Lebensweges, 1910-1976, herausgegeben von Hermann Heidegger, Frankfurt am Main, Vittorio Klostermann, 2000, p. 417-418 ; la copie du rapport sur Baumgarten figure aux pages 774-775).
    • [10]
      Christoph Steding, Das Reich und die Krankheit der europäischen Kultur, éd. citée, p. 354-355.
    • [11]
      Franz Neumann, Béhémoth, Paris, Payot, 1987, p. 157 et 460 (note).
    • [12]
      Christoph Steding, op. cit., p. 9.
    • [13]
      Ibid., p. 363.
    • [14]
      Georg Lukács, Die Zerstörung der Vernunft, 3. Auflage,1984, Berlin-Weimar, Aufbau Verlag, 1984, p. 516.
    • [15]
      Carl Schmitt, Positionen und Begriffe, p. 273.
    • [16]
      Carl Schmitt, Le Léviathan dans la doctrine de l’État de Thomas Hobbes, trad. de l’allemand par Denis Trierweiler, Paris, Le Seuil, 2002, p. 102.
    • [17]
      Cf. sur ce point important notre texte paru dans Cités, no 17, 2004, p. 157-164, « Carl Schmitt vu par les chercheurs allemands », où sont mises à contribution les thèses récentes d’un ouvrage de Dirk Blasius sur Schmitt à propos de la forte présence de l’ethos prussien dans sa pensée.
    • [18]
      Mein liebes Seelchen !, op. cit., p. 178. Ma chère petite âme !, éd. citée, p. 238. La référence à Bismarck et au livre de Beumelburg est précédée d’une ardente envolée pangermanique, le philosophe exprimant le désir d’investir l’« existence allemande » d’un grand but et de lui assurer avant tout une claire élaboration doctrinale (cf. p. 177 de l’édition originale, p. 237 de la traduction française).
    • [19]
      Martin Heidegger – Elisabeth Blochmann Briefwechsel, 1918-1969, herausgegeben von Joachim W. Storck, Marbach am Neckar, Deutsche Schillergesellschaft, 1989, p. 52 ; trad. franç. Martin Heidegger. Correspondance avec Elisabeth Blochmann, 1918-1969, dans le volume Martin Heidegger. Correspondance avec Karl Jaspers, 1920-1963, éd. citée, p. 268 (trad. modifiée).
    • [20]
      Emmanuel Faye, Heidegger, l’introduction du nazisme dans la philosophie. Autour des séminaires inédits de 1933-1935, Paris, Albin Michel, 2005, p. 202-214, 232-233.
    • [21]
      Cf. Martin Heidegger, Zu Ernst Jünger, Gesamtausgabe, Band 90, Frankfurt am Main, Vittorio Klostermann, 2004, p. 216. L’éditeur des manuscrits heideggériens sur Jünger, Peter Trawny, s’est clairement trompé en ne réussissant pas à identifier le nom du personnage auquel Heidegger se rapportait dans cette page consacrée aux malentendus sur Nietzsche. Pour un connaisseur du livre de Steding, il ne fait pas de doute que Heidegger vise celui-ci et c’est son nom qu’il cite à la fin du passage où il récuse les critiques de Steding (Peter Trawny, ne réussissant pas à déchiffrer le nom de l’auteur du Das Reich…, émet l’hypothèse qu’il pourrait s’agir de Curt Stoeving, un peintre de l’époque de Nietzsche, en se fourvoyant, bien entendu, complètement).
      On peut pourtant retenir de la lettre adressée par Heidegger à son épouse le 26 janvier 1939 (cf. supra) que le philosophe était au courant du fait que la sortie du pavé de Steding allait être transformée par la propagande officielle en un événement : Heidegger profitait de l’occasion pour exprimer cette fois encore son scepticisme à l’égard des manipulations de la propagande, en arborant sa posture préférée de penseur qui se situe au-delà des contingences et de la recherche des « effets immédiats » (de la Gegenwartswirkung), possesseur d’une approche « originaire » des choses, privilège des « très peu », qui lui fournissait des étalons de mesure pour le futur Allemand situés à un tout autre niveau que les débats que pouvait susciter le livre de Steding (cf. Mein liebes Seelchen !, éd. citée, p. 204 ; trad. franç. Ma chère petite âme !, éd. citée, p. 270).
    • [22]
      Cf. Emmanuel Faye, op. cit., p. 364, qui fournit un commentaire éclairant de ce séminaire heideggérien sur Hegel et l’État, dont il a, le premier, révélé la teneur pro-hitlérienne (cf. p. 333-365 de son livre).
    • [23]
      Christoph Steding, Das Reich…, éd. citée, p. 471.
    • [24]
      Cf. Walter Frank, Vorrede zur zweiten Auflage (datée 20 juillet 1940), in Christoph Steding, Das Reich und die Krankheit der europäischen Kultur (Hamburg, Hanseatische Verlagsanstalt), 1940, 2. Auflage, p. ixx, où Frank moque Härtle comme un redlichen Philister (un « philistin probe »). On ne sait pas si le passage sous silence de ce texte est chez Alain de Benoist le résultat de son ignorance ou de la mauvaise foi : le toupet du personnage, qui par ailleurs affiche avec ostentation l’étendue de sa documentation, est directement proportionnel aux mystifications dont il est coutumier dans ses entreprises de blanchiment et de récupération des différentes figures de l’extrême droite européenne.
    • [25]
      Article sur l’ouvrage de Christoph Steding, L’Empire et la maladie de la culture européenne, signé par Robert Steuckers, in Encyclopédie philosophique universelle, iii : Les Œuvres philosophiques, t. 2, Paris, puf, 1992, p. 2867-2868. On peut lire dans ce texte apologétique cette phrase invraisemblable sur l’actualité retrouvée d’un livre nazi : « Les critiques sont unanimes (!) pour dire que cet ouvrage ait retrouvé toute son importance depuis la chute du Rideau de fer. » Non moins surprenant est l’éloge du livre de Steding sous la plume d’André Doremus dans sa récente édition du livre de Schmitt, Ex Captivitate Salus (Paris, Vrin, 2003), où, en désignant l’ouvrage comme « un bon document sur l’atmosphère qui porte le national-socialisme au pouvoir » (formule plutôt ambiguë, qui est loin de rendre compte de la connexion en profondeur avec le nazisme), parle d’un livre « étincelant d’intuitions » (p. 274). Nous avons fourni plus haut quelques exemples des « étincelles » lancées par Steding et nous allons encore y revenir.
    • [26]
      Helmut Heiber, Walter Frank und sein Reichsinstitut für Geschichte des neuen Deutschlands, Stuttgart, Deutsche Verlags Anstalt, 1966, p. 525.
    • [27]
      On peut trouver un exemplaire de cette édition abrégée dans la bibliothèque de l’Université de Strasbourg.
    • [28]
      Max Bense, « Reich und Reichsfeinde. Zur politischen Anthropologie Christoph Stedings », in Europäische Revue, XVII Jahrgang, Dezember 1941, p. 781.
    • [29]
      Christoph Steding, op. cit., p. 471-472. Rappelons que la Ganzheit (la logique des collectifs) était déjà le principe de l’organicisme fascisant d’Othmar Spann.
    • [30]
      Frank-Rutger Hausmann, Deutsche Geisteswissenschaft im Zweiten Weltkrieg. Die « Aktion Ritterbusch », Dresden-München, 1998.
    • [31]
      Carl Schmitt, Die Ära der integralen Politik in Frieden oder Pazifismus ? Arbeiten zum Völkerrecht und internationalen Politik, 1924-1978, hrsg. von Günter Maschke, Berlin, Duncker & Humblot, 2005, p. 464.
    • [32]
      Carl Schmitt, « Die siebente Wandlung des Genfer Völkerbundes. Eine völkerrechtliche Folge der Vernichtung Abyssiniens » (1936), in op. cit., p. 469-472.
    • [33]
      Carl Schmitt, « Die Formung des französischen Geistes durch die Legisten » (1942), in Staat, Grossraum, Nomos, éd. citée, p. 207.
    • [34]
      Pour des références apologétiques à la guerre déclenchée par les Japonais contre les États-Unis le 7 décembre 1941 et à la guerre initiée en 1936 contre la République espagnole, cf. le texte intitulé « Beschleuniger wider Willen oder : Problematik der westlichen Hemisphäre », publié par Schmitt en avril 1942 in Das Reich et reproduit dans le recueil Staat, Grossraum, Nomos, p. 431-436, en particulier p. 431.
    • [35]
      Cf. la conclusion du rapport envoyé par Schmitt en juillet 1943 à son Université de Berlin au sujet de ses conférences en Espagne in Staat, Grossraum, Nomos, p. 451-452. Il est nécessaire de prendre en compte la documentation parue plus ou moins récemment sur les activités de Schmitt pendant les dernières années de la Seconde Guerre mondiale, afin de dissiper les légendes cultivées par les schmittiens de différente observance sur une prétendue marginalisation ou sur des prétendus écarts du juriste par rapport à la politique du IIIe Reich. Il suffit de lire, par exemple, l’ample récit publié dans Schmittiana, no 6, 1998, par Christian von Tillitzky, sur les triomphales tournées de conférences de Schmitt à Bruxelles, en Hongrie et en Roumanie, en Espagne et au Portugal, dans les années 1942-1944, pour avoir une image édifiante sur la façon dont Schmitt mobilisait sa doctrine sur les « grands espaces » et sur le Reich comme formation politique destinée à supplanter l’ancienne forme de l’État afin de justifier sur le plan idéologique la guerre expansionniste allemande (Der gegenwärtige Krieg und das Völkerrecht (La guerre actuelle et le droit des peuples) est par exemple l’intitulé de la conférence donnée le 8 novembre 1942 à Bruxelles en présence des représentants de la Wehrmacht). Les différents rapports rédigés par Schmitt lui-même racontent l’accueil enthousiaste réservé par l’élite fasciste des pays visités à un représentant de marque de l’intelligentsia allemande (à Bucarest, par exemple, Schmitt est reçu par Mihai Antonescu, Premier ministre et bras droit du dictateur Ion Antonescu, qui développe devant lui ses théories sur l’infériorité des peuples slaves et lui fait part de son bonheur d’avoir pu rencontrer le Führer ; en Espagne, il est entouré triomphalement par les membres de la Phalange franquiste et par les représentants diplomatiques de l’Allemagne hitlérienne ; partout Schmitt se veut rassuré sur la puissance d’impact des idées allemandes, en enregistrant avec satisfaction le déclin de l’influence française ou anglo-saxonne dans le champ de la pensée du droit).
    • [36]
      Cf. Nicolas Tertulian, « Heidegger entre philosophie et histoire contemporaine », in Cahiers philosophiques, no 111, octobre 2007, p. 9-15. Le texte de cette intervention reprend des éléments présents aussi dans notre conférence donnée à Strasbourg, reproduite ici.
    • [37]
      Cf. son texte rédigé en 1940 intitulé « Entwurf zu Koinon. Zur Geschichte des Seyns », in GA, Band 69, p. 208-209.
    • [38]
      Ibid.
    • [39]
      Martin Heidegger, Zu Ernst Jünger, Gesamtausgabe, Band 90, hrsg. von Peter Trawny, Frankfurt am Main, Vittorio Klostermann, 2004, p. 239.
    • [40]
      Cf. le texte intitulé Macht und Rasse (1939) publié dans les annexes du volume Die Geschichte des Seyns, GA, Band 69, hrsg. von Peter Trawny, Frankfurt am Main, Vittorio Klostermann, 1998, p. 223.
    • [41]
      « Mein liebes Seelchen ! » Briefe Martin Heideggers an seine Frau Elfriede, 1915-1970, p. 212 ; trad. franç. Ma chère petite âme !, éd. citée, p. 280-281.
    • [42]
      Martin Heidegger, Zu Ernst Jünger, op. cit., p. 222.
    • [43]
      Ibid., p. 221.
    • [44]
      Et non pas Carl Ulmer, comme l’écrit, de manière erronée, Emmanuel Faye, dans son livre (cf. p. 393). Il s’agit avec Karl (et non Carl) Ulmer d’une tout autre personne, un ancien étudiant de Heidegger, celui qui, dans une lettre adressée en 1977 à Der Spiegel, avait restitué la phrase sur Hitler et Mussolini prononcée par Heidegger dans son cours de 1936 sur Schelling et qui avait été supprimée dans l’édition de ce cours sous forme d’un livre autonome : Schellings Abhandlung über das Wesen der menschlichen Freiheit, Tübingen, Max Niemeyer, 1971. C’est seulement dans la version du cours de 1936 publiée en tant que volume 42 de la Gesamtausgabe qu’on retrouve remise à sa place la phrase de Heidegger sur Hitler et Mussolini comme porteurs du contre-mouvement contre le nihilisme initié par Nietzsche (cf. notre texte « Histoire de l’être et révolution politique », in Les Temps modernes, no 523, février 1990, p. 112-113).
    • [45]
      On peut rappeler, en guise de conclusion, l’audience non négligeable qu’a connu le gros ouvrage posthume de Steding parmi des représentants de premier plan de la « révolution conservatrice » et de la « Nouvelle droite » allemande. Armin Mohler, auteur d’un livre-standard sur « La révolution conservatrice », a fait état dans un article consacré à Steding paru en 1990 dans Staatsbriefe, publication destinée à la divulgation des idées de la « Nouvelle droite », de l’influence exercée sur son trajet politique et intellectuel par l’ouvrage de Steding. Il ne manque pas de rappeler dans l’introduction de son texte que Carl Schmitt parlait dans son cercle de l’ouvrage de Steding comme du « livre le plus intelligent produit par l’ambiance du national-socialisme », ou même comme « du seul livre intelligent » de cette provenance. Mohler tient à souligner que c’est sous l’influence du livre de Steding qu’il a quitté sa cité natale Bâle, citadelle du libéralisme et de l’esprit suisse de « neutralité », les deux bêtes noires de Steding, et – chose encore plus révélatrice – il attribue au livre de ce dernier des vertus de grande actualité, car le combat contre le libéralisme, contre l’esprit de « neutralité » et contre le « culte de la médiocrité », orientations qui selon les doctrinaires de la Nouvelle droite corrompent toujours les sociétés occidentales, ferait du Das Reich… une « lecture passionnante » ! (Armin Mohler, Christoph Stedings Kampf gegen die Neutralisierung des Reches, in Staatsbriefe, München, 1990, 6, p. 21 et 25). Armin Mohler a été très proche d’Ernst Jünger, dont il a été le secrétaire, et de Carl Schmitt, avec lequel il a entretenu une vaste correspondance ; c’est le cas aussi, pour ce qui concerne Schmitt, de Hans-Dietrich Sander, dont la grande proximité de l’auteur du Concept du politique est illustrée également par leur riche échange de lettres, ainsi que par le livre de Sander Marxistische Ideologie und allgemeine Kunsttheorie (1975), très marqué par l’influence de Schmitt. Sander a montré à son tour une receptivité particulière pour le livre de Steding sur Das Reich…, ainsi qu’il résulte d’une lettre adressée à son maître Schmitt le 18 juin 1973, où il témoigne ses affinités avec les critiques formulées par le jeune doctrinaire du nazisme contre Husserl et Freud, Marx et Spinoza (cf. Carl Schmitt, Hans-Dietrich Sander, Werkstatt – Discorsi Briefwechsel, 1967-1981, hrsg. von Erik Lehnert und Günther Maschke, 2008, Schnellroda, Edition Antaios, p. 274). La boucle est bouclée : les idées de Schmitt et de Steding prolifèrent chez les protagonistes de la Nouvelle droite, allemande et française (cf. supra), et on assiste dans ce milieu à un vrai engouement pour l’idée du Reich ou d’Empire, destinée à fonctionner comme antidote à l’universalisme démocratique.

    Nicolas Tertulian.


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